2019, ça va être pire : pace è salute quand même !
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Les pirates de l’an neuf par Jacques Mondoloni

image from scripteur.typepad.com

 

Fidèle à sa généreuse et belle habitude, l'écrivain Jacques Mondoloni offre chaque début d'année une nouvelle en guise de voeux à ses amis.

Pour 2019, il nous livre  "Les pirates de l'an neuf". Merci Jacques.

 

Qui n’a pas été victime de l’hameçon d’un pirate d’internet, l’appât… le filet qui bouffe vos adresses, relations, copains, amis, amours, maîtresses, parents, enfants… « Au secours je n’ai plus de téléphone, j’ai fait une chute, Niagara, Zambèze, je suis dans un hôpital de brousse, le gourou va m’opérer, le sorcier vaudou me demande de verser du pognon, vite un mandat international, une recharge Transcash, je te rembourserai bientôt, donne ton RIB, ton code d’accès bancaire pour que je puisse m’occuper du virement dès réception ». Le pirate ajoute qu’il compte sur votre discrétion, allusion à une maladie honteuse, une intervention scabreuse, il n’a pas peur de jouer au proctologue, la coloscopie aurait décelé le crabe des tropiques, le cancer de la savane… Il termine qu’il est bien gêné de faire appel à vous, mais c’est une question de vie et de mort, alors faut cracher !

Le message pirate est souvent bourré de fautes d’orthographe et la syntaxe danse le rigodon… n’importe quel destinataire qui a suivi l’école a un doute, et se garde de réagir, l’hameçon part même à la poubelle.


Mais c’est fréquent maintenant, vos contacts sont au contact d’escrocs, d’imposteurs, et des gens avec qui vous n’êtes plus en rapport, tout d’un coup sommés de répondre, de vous aider toutes affaires cessantes, le passé avec ses inimitiés, ruptures, amertumes, oublis coupables, revient à la surface... les pirates misent sur votre crédulité, votre mauvaise conscience, le coup de canif, le coup de poignard dans l’amitié, le silence qui avait suivi autrefois, on ne sait plus qui avait trahi, qui avait tort, ce courriel qui ranime les regrets, la nostalgie des jours heureux, ensemble, en bonne santé, à rire … vous allez peut-être tomber dans le panneau, pas fier : « je ne savais pas que tu étais au plus mal », « t’as bien fait de me prévenir » « pardon de t’avoir négligé », « souvent je pense à toi, on va rattraper le temps perdu » « je m’occupe de tout » , « Présent ! tu vas guérir », « Tu es mon ami » …A moi Montaigne et La Boétie !…
C’est aussi l’occasion pour les lâcheurs, ou les rancuniers, qui ont encore votre numéro, de reprendre langue … comme si rien ne s’était passé, l’ingratitude, la fâcherie effacées… ça tombe bien ce piratage, finalement, pas la peine de solder des comptes dont on ne connaît plus la teneur… Comme ce piratage coïncide avec l’envoi des vœux de la nouvelle année, ils feignent de croire que c’est un signe de réconciliation, venu du ciel numérique… hein ? on va repartir à zéro, se revoir, se fréquenter de nouveau… caresses de retrouvailles donnent des puces… embrassades décalées à gerber… souhaits coupables…
Avant toutes choses, se protéger, rechercher, retrouver les pirates si possible… changer le mot de passe de la messagerie, le code d’accès de son compte, précautions élémentaires pour ne pas être pompé, c’est fait…
Après : se renseigner, on s’aperçoit que parmi vos proches, quand on les interroge, il y a de nombreuses victimes, « moi aussi ça m’est arrivé ! »… elles pourraient former une secte, une ligue, une assoce d’usagers, mais c’est une communauté qui ne moufte pas, qui ne défile pas dans la rue, résignée… jusqu’au jour où elle détournera internet… une communauté naîtra, un phalanstère organisera la circulation des échanges, affrontant les GAFA, repoussant les manœuvres orwelliennes, les goulags mous… utopique, vous dites ?
En attendant, on découvre en parlant qu’on connaît des copains qui touchent leur bille dans ce domaine, des forts en thème, des têtes à X, des orfèvres en la matière, des types qui en connaissent un rayon … la langue française ne manque pas d’expressions pour évoquer l’excellence… ils avouent que pour traquer le pirate qui vous a soufflé votre boite à lettres, il faut devenir pirate soi même.
Il existe sur le marché des logiciels qui tournent autour de vos remparts pour écarter, écraser l’intrus, mais votre ordi en réalité n’est pas une forteresse… les spam, les pourriels de toutes sortes vous attaquent, leur tactique c’est de vous submerger, la technique du voleur qui vous étouffe pendant un mouvement de foule, … les détruire un par un est impossible, ils se reproduisent, ils se clonent, dès qu’ils meurent… increvables, l’immortalité, l’ubiquité absolues : ils se sont installés aussi sur votre portable,votre tablette, votre liseuse .. Ils ont le pouvoir de trafiquer votre frigo, votre micro- ondes, même votre chasse d’eau… votre poupée gonflable, votre gode… votre intimité sera détournée, on vous retrouvera sur les réseaux sociaux en train de vous torcher… Période de terreur de l’époque…
Pour les dénicher, il faut leur répondre, faire semblant d’accepter leur combine, dont la finalité c’est toujours l’extorsion de pognon…
Ici, au moment de vous raconter la suite, je ne peux pas dévoiler le plan, le cheminement utilisé pour coincer mon pirate, les : ils sont plusieurs, ils forment une bande de loups qui attaquent en groupe… mais ils n’aiment pas qu’on les approche… il en faut des correspondances, des courriels « compréhensifs » pour leur toucher le poil…
J’ai réussi quand même à donner rendez vous à l’un des pirates, qui en préambule m’avait déjà pompé du fric par le biais de cartes Gold-Cash du commerce, vendues chez beaucoup de buralistes, surtout ceux qui traitent avec l’Afrique… allez faire un tour vers Clignancourt… la marche à suivre est assez simple, vous verrez…
Ça c’est passé une nuit vers les deux heures du matin dans un parking de la Défense, lumière glauque, ambiance film noir, n’importe quel bruit est amplifié, tout résonne dans ce béton, ... je me suis dit qu’il pouvait être armé, que je risquais d’être buté si je ne lui filais pas ma carte bleue, et le code d’accès de mon compte en banque pourtant minable… qu’il n’avait pas exigé, il s’était contenté de l’envoi des Gold-Cash … jamais il n’acceptait de rencontrer physiquement sa victime … superfétatoire… dangereuse, il pouvait se faire serrer par les flics, mais sensible sans doute à ma manière de répondre à l’arnaque, à la demande de rançon… magie de l’écriture, quoi… lui aussi il voulait mettre un visage sur l’une de ses victimes.
C’était un petit gringalet avec un gros chien noir. J’avais préparé le liquide, deux cents euros… ouais ! peut-être pas une grosse somme… mais qui compte dans mon budget… mais il s’en foutait :
— J’ai froid, on va boire un coup ?
Toute mon appréhension est tombée. Echange d’espions à la coule, j’ai pensé aux films d’espionnage de la période Guerre froide… deux mecs qui se croisent sur un pont, l’un vers l’Ouest, l’autre vers l’Est… pas le temps de trinquer, eux, mais au passage ils ont un regard, un mot : bonne chance !
A cette heure, la Défense est un trou noir, les cadres dynamiques qui travaillent dans leur tour à point d’heure ont fermé leur bureau, pas de néons au vingtième étage de la Société Générale, pas de trader emmanché virtuellement dans un confrère de Singapour…
Il restait peut-être un rade aux Champs Elysées ? C’est le chien à mettre dans ma voiture qui posait problème… car mon interlocuteur qui était venu sans doute au rendez vous en voiture ne désirait pas se trahir par sa plaque d’immatriculation … à moins qu’il habitât sur place, d’où ce lieu pour ses transactions, l’hypothèse de l’escroc sédentaire, pantouflard, collé à son écran, m’a amusé…
— Il se fera petit, même dans le coffre il a l’habitude…
Voilà on s’embarque dans ma Twingo, le chien bavant sur le siège arrière, genre bâtard de dogue, rottweiller … en cours de route, sous les lumières de la porte Maillot, j’ai loisir de l’observer, mon pirate : visage d’ado, un garçon qui fait garçon manqué, pas efféminé mais fragile, inabouti, croissance qui s’est arrêtée… Mais il est loquace, tandis que je roule lentement le long des Champs, à la recherche d’un bistrot ouvert :
— Vous avez été régulier, et puis vous avez une façon de vous exprimer qui m’a touché, hein, on est presque complices ?...
— Je n’ai pas 1000 euros pour vivre…
— Je vous propose de nous rejoindre, ça rapporte, vous constaterez…
Je n’y prête pas attention, mon obsession c’est de conserver mes deux cents euros dans ma poche, jouant avec la complicité que mon pirate a invoquée, allégation vicieuse qui ne me flatte nullement, je suis le dévalisé, l’agressé, le syndrome de Stockholm ne risque pas de m’atteindre.
— Le Drugstore est fermé…
En réalité, il est encore allumé, mais l’équipe du nettoyage est à l’œuvre, on voit les tuyaux d’arrosage gicler sur les marches de l’entrée.
— Je connais un endroit …
C’est un troquet/ bar glauque tenu par un asiatique, rue de Ponthieu, il y a du monde qu’on discerne à peine, que des fumeurs qui clopent comme des malades, jouissant de violer la loi.
On s’installe en bout du comptoir, à côté d’une pute fatiguée et d’un connard à cigare qui n’arrête pas de lui demander « combien la passe ? » en lui bouffant l’oreille… le bruit ambiant est un mélange de fêtards revenus de goguette et de travailleurs de la nuit… smoking débraillé et bleu délavé…
— J’ai faim, déclare mon pirate.
Il consulte la carte mais me la tend presque aussitôt en disant :
— J’ai la vue qui baisse
Je comprends dans le brouhaha : « j’ai la vie qui baisse »
Il veut m’apitoyer ? Le piratage comme respiration, assistance à personne en danger de mort ?
— Vous verrez, c’est un groupe sympa, on peut faire des rencontres…
Il m’explique qu’on peut draguer de cette manière : certains garçons de leur bande sous prétexte de rançonner leur proie, après réception de la photo de la « partenaire », organisent une rencontre… une petite gâterie et la messagerie de la victime reprendra son rôle, ses contacts, tombés dans le « domaine public », ne recevront plus d’appels au secours bidons… il dit que c’est mieux qu’un site de rencontres à cause de la menace qui plane sur la victime, la menace surtout de diffuser ses courriels, toute sa vie privée secrète dispersée sur les réseaux sociaux, les hommes et les femmes mariés, ou maqués, en entrevoient les ravages. Je lui fais remarquer :
— Ça s’appelle du chantage…
— Mais ça vous intéresse… d’après ce que j’ai lu en consultant votre messagerie vous êtes du milieu littéraire. C’est romanesque, hein ? ma proposition ?
En fait, cette référence au romanesque cache un désir de devenir un personnage de roman… passer de l’obscur à la lumière d’une histoire logée dans un livre.
Fouetté par la promesse d’aventure, j’ai accepté, dans le but de témoigner, de comprendre l’esprit de ces pirates. Je sais, l’enfer est pavé de bonnes intentions, les mauvaises fréquentations conduisent à la faute morale, au délit concret… de victime je me transformais en complice, mais la curiosité a été la plus forte… les écrivains ils sont attirés par le mal, les énergumènes de la société, les faussaires, les brutes criminelles… là, c’étaient les escrocs de l’extorsion de fonds que je pouvais approcher… l’escroc est un menteur, l’escroquerie une sorte d’adultère sans femme, c’est un peu normal que l’escroc circule librement…
Mais inutile de mentir, je n’ai pas rencontré de « personnages » dignes de ce nom… ils étaient cinq, dont une fille, tous très jeunes, autour de 20 ans … des virtuoses du clavier, capables de surfer sur la toile tout en discutant, en mangeant, en batifolant, en regardant un DVD… ils faisaient pirates pour se « marrer », ils se lançaient des défis : détourner les envois groupés, les vœux de fin d’année, par exemple… du reste ils s’étaient donné un nom : Les Pirates de l’an neuf… les possibilités de rencontres amoureuses, sexuelles, c’était bien exagéré, vantardise, le bide malgré l’aguiche… L’argent capté ? rendement de l’hameçonnage des plus faiblards, un pour mille, un naïf ennuyé un soir…ils voulaient exister, mon pirate qui se prénommait Gabriel rêvait de devenir célèbre par l’intermédiaire d’un roman, mais cela n’a abouti qu’à ce récit.
Victimes à qui on a piqué le carnet d’adresses, détourné les courriers, bonne année, j’espère que je vous ai amusé.

©  Jacques Mondoloni, Janvier 2019.

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