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Une nouvelle nouvelle de Jacques Mondoloni

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Fidèle à sa généreuse et belle habitude, l'écrivain Jacques Mondoloni offre chaque début d'année une nouvelle en guise de voeux à ses amis. Pour 2018, il nous livre  "La sacoche". Merci Jacques.

Tous les ans au moment du réveillon de la Saint Sylvestre, il perdait sa sacoche contenant tous ses papiers.
L’endroit idéal, c’était les toilettes d’un restaurant ou d’un bistro : il suffisait de la libérer de la ceinture où elle était accrochée, et elle tombait le long de la cuvette.
Evidemment il y avait des gens honnêtes venus se soulager après lui qui rapportaient la sacoche au taulier.
Alors il était obligé de se manifester, s’il était accompagné, mais il ne bougeait pas, s’il était seul à table. Heureusement il y avait des indélicats, de vrais voleurs qui gardaient son bien. Adieu sacoche, adieu les documents qui marquaient sa vie de citoyen, le sentiment de n’être plus rien le parcourait jusqu’à la jouissance.
Mais ce n’était qu’un au revoir : on ne pouvait exister socialement longtemps sans carte d’identité, sans permis de conduire, sans la carte grise de son véhicule, sans assurance, sans carte Vitale, sans carte de mutuelle, … : on allait vite rencontrer des difficultés, un rejet des instances de l’administration, et un soir cela se traduirait par un contrôle de police, à un barrage, qui vous immobiliserait pendant une bonne heure dans un climat de soupçon, voire de violence si une altercation se produisait avec les forces de l’ordre ( une fois à un réveillon il avait été emmené au poste).
Il fallait reconstituer les papiers, après la jouissance, c’était la punition.

A présent, le recours aux services de la préfecture avait disparu, tout se faisait par internet : tout un cheminement avec des obstacles vicieux, des chausses trappes numériques, des mots de passe compliqués, une fois sur deux refusés, qui avaient le don de l’énerver, de lui donner la fièvre, de le glacer, de lui enlever tous ses moyens. Il plongeait dans une sorte d’enfer de lumière, entouré de mille Satan agitant sa carte bleue, où il perdait sa lucidité. Alors il devenait coupable, il tombait malade, il s’allongeait sur son lit, pensant mourir, et l’arrivée de la nouvelle année se présentait sous la forme de l’horreur.
Evidemment, il redemandait une carte bleue à sa banque car, sans elle, il ne pouvait régler les timbres fiscaux électroniques des duplicata, ni même faire le plein d’essence aux stations services de sa région.

Tout le mois de janvier, il s’enfermait chez lui, immergé dans son ordinateur, bataillant contre le site gouv. où des robots avec leurs complices humains le narguaient et manoeuvraient pour le rendre fou.
Se replier ne signifiait pas pourtant cesser de vivre. Il sortait. Mais
par crainte des contrôles de police, il allait au supermarché par des routes secondaires, payant ses courses en liquide (ayant programmé avant les fêtes la perte de ses papiers). Et pour les médicaments, comme il se rendait toujours à la même pharmacie, il pouvait les avoir sans carte Vitale, après tout à son âge, comme la santé est un métier plein, il faisait office de rente pour l’industrie pharmaceutique.

Février le libérait de la transe, et une existence atone s’annonçait qui allait durer jusqu’à l’année prochaine. Les duplicata lui parvenaient peu à peu, la complaisance de gouv., et il lui fallait se procurer une autre sacoche.

© Jacques Mondoloni- Janvier 2018

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