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Jean-Patrick Manchette: la position du sniper isolé et juste par Hervé Largeaud

Dr henri largeaud 2008 Dans un texte paru dans le trentième numéro de la revue  A Pian d'Avretu en  2009, Hervé Largeaud, auteur de Little Monster, rendait hommage  à Jean-Patrick Manchette (1942-1995).

« Des pistolets mitrailleurs Wz 63 tirant du 9mm Makarov… » 

Au moment où le roman noir (« témoin de son temps ») ou le polar social ou exotique croient encore à la douteuse nécessité de gagner leurs galons dans la Littérature (avec un grand L), il nous plait de saluer à titre malheureusement posthume le parcours exemplaire qu'un auteur de romans policiers a eu en son temps par sa probité et sa profondeur : Jean-Patrick Manchette.

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Son œuvre : c’est dans les années 70-début 80 que Manchette écrira, dans une sorte de décade prodigieuse les dix romans policiers qui auraient dû sonner le glas des années Degaullo-Pompido-Giscardiennes et par anticipation celui des années Mitterrandiennes dont il n’attendait -avec juste raison-  rien de bon.

Dix romans (notamment les mythiques «La position du tireur couché » et «Le Petit Bleu de la côte ouest ») qui par leur ambition dans le domaine du style littéraire et par  leur propos radical ont créé un véritable traumatisme dont les auteurs de polars ne se sont toujours pas remis encore aujourd’hui. Et que très peu d’entre eux ont compris.

A la suite de cet épuisant et vain effort de rénovation, il se retirera de ce milieu pour réapparaitre dix ans plus tard et écrire des articles critiques cette fois-ci (des « notes noires ») dans lesquelles il exprimera sa vision du roman policier ainsi que le peu de bien qu’il pense de ses successeurs français dans ce genre littéraire.

Un garant d’une tradition : pour JP Manchette, la tradition du genre se trouve chez les auteurs Américains des années 20, en particulier chez Hammett (gloire à lui) et Chandler.

Ces auteurs utilisent ce genre car on est à cette époque dans une période de contre -révolution. Le personnage du détective privé évolue avec désabusement et cynisme dans un univers totalement corrompu, auquel il ne pourra rien corriger puisque ce sont les institutions elles-mêmes : politique, justice, police, syndicats, armée qui sont aux services de quelques intérêts privés, depuis que la contre-révolution l’a emporté mondialement. Cette situation, il la résumera ainsi :

« Dans le roman criminel violent et réaliste à l’américaine (roman noir), l’ordre  du Droit n’est pas bon (…).La domination du mal est sociale et politique. Le pouvoir social et politique est exercé par des salauds. » [1]

L’importance du style : comme pour sa référence la plus évidente – l’auteur Dashiell Hammett- c’est le behaviourisme qui est le choix esthétique : cela consiste à utiliser des descriptions, des faits, des comportements, en éliminant tout effet de subjectivité, les faits parlant d’eux-mêmes. Cette écriture clinique est aussi un parti-pris éthique destiné à éviter le romantisme ou la psychologie pour y gagner une impression d’objectivité, ce qui est une démarche artistique issue du réalisme  et surtout des  peintres hyperréalistes.

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Le goût évident de Manchette pour les armes (« sur ses cuisses était posé un pistolet automatique Ortgies avec un réducteur de son Redfield» [2]) et les voitures lui donnera l’occasion de descriptions technologiques très précises qui renforceront cette impression de froideur et d’objectivité, dont la raison est de crever l’écran tendu par le spectacle entre la réalité et son image.

L’univers de JPM : dans cet univers, le monde et la société appartiennent à des gangs qui se partagent les territoires géographiques et/ou économiques et qui s’affrontent entre eux en maintenant une population à peu près tranquille grâce à un pouvoir politique et à des institutions judiciaires et policières qu’ils tiennent entre leurs mains. Un système de propagande médiatique et la maitrise de l’argent leur permet de maintenir une apparence de démocratie grâce à des élections truquées lorsque c’est nécessaire.

Et ce ne sont pas une police en dessous de tout ni une gauche ridicule qui sauvent l’honneur et maintiennent l’espoir dans les romans de Manchette, bien au contraire…

Néanmoins il n’y a aucune volonté de dénonciation ou de vulgarisation chez Manchette, et pas de didactisme. Pas plus, par exemple, qu’il n’y en a chez un peintre de nature morte (ou de société en putréfaction) : ce n’est pas son but. Son but est, en utilisant son style hyperréaliste, de faire réfléchir le lecteur, aidé par un humour assez noir pour faire passer le tout : « derrière les vitrines obscures, il y avait des milliers de costumes vides, des milliers de chaussures vides, des milliers d’étiquettes en carton où figuraient des prix en livres sterling et parfois en guinées » [3].

Son univers est celui d’un monde réellement renversé dans lequel la seule élite qui subsiste est celle de la spéculation et de l’exploitation, qui n’hésite jamais à utiliser les moyens du crime et de la guerre afin d’augmenter ses profits et son rayon d’action et qui se maintient au pouvoir grâce à une presse et à des partis politiques aux ordres et à des élections manipulées. La police et l’armée se comportent comme des milices privées pour régler les déplorables problèmes résiduels à coups de flingue et de matraque. Quant à la justice, elle est corrompue et n’est évidemment pas indépendante et  n’existe plus qu’en tant qu’alibi à toute cette mascarade, pour décider ce que le pouvoir politique et/ou économique veut qu’elle décide.

Tout le reste ne serait que misère.

« Car s’il n’y avait pas la guerre étrangère à Saint Domingue, comme dans beaucoup d’endroits, il y avait comme partout la guerre sociale, et la fonction principale de l’armée dominicaine était comme partout de gagner la guerre sociale chaque fois que le besoin s’en faisait sentir. »[4]

On a du mal à imaginer aujourd’hui ce que pourrait bien être un monde pareil…

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Sa particularité parmi les autres écrivains : Manchette occupera un statut particulier qu’il précisera lui-même à son retour au début des années 90 : il ne voudra pas être le père du « néo polar », que l’on présente comme sa progéniture, d’abord parce qu’ il constate chez la plupart de ces écrivains du « néo polar » une absence de style généralisée et d’autre part parce que, pour ces auteurs se disant dotés d’une conscience sociale et  politique, ils ressemblent plutôt à des armes factices et inoffensives, qu’à des armes réelles.

Il pensera peut-être à eux lorsqu’il écrira à propos de Human Bomb qui fut abattu par la police au cours d’un fait divers célèbre, après une prise d’otages dans une école de Neuilly qu’il était « résolument moderne : dangereux comme un mouton et abattu comme un veau ». [5]

Sur la question du terrorisme, il rendra un hommage à l’écrivain Gianfranco Sanguinetti, auteur de  Du terrorisme et de l’Etat [6], car il écrira, à propos de son livre : « il n’y a pas douze ouvrages, et je suis large, qui aient été, depuis vingt ans, si complètement subversifs…Pressez- vous de l’acquérir : quoique notre état français soit formellement libéral, ainsi que con, on voit mal comment un texte si manifestement néfaste pourrait demeurer longtemps en vente libre. » [7]

Certains, comme l’auteur Jean Vautrin, répondront à ses sévères attaques en parlant à son propos d’une « attitude Saint Just de critique souvent terroriste », ayant des admirateurs « hypnotisés vifs par l’univers lyophilisé de leur maitre samouraï », et souffrant d’un « volte face perpétuel qui consiste à mettre en balance un harassant travail de styliste et la certitude iconoclaste, saccageuse et obsessionnelle de la non nécessité de la littérature ». [8]

Cette critique de la contradiction qu’il y a à travailler autant un style littéraire alors qu’on a la certitude que la littérature pourrait bien ne servir à rien dans une société dorénavant sans culture, Manchette ne la démentira pas puisqu’il n’hésitera pas à commenter un autre fait divers ainsi : « Oui, le style, source de joie, n’est ce pas ? (…) des tueurs de juifs abattirent dix-huit personnes avec des pistolets mitrailleurs Wz 63 tirant du 9 mm Makarov. Bonne phrase : d’une émouvante sècheresse. » [9]

Dr henri largeaud 2008

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Notes:

[1]Chroniques. Rivages,  « Ecrits noirs », 1996.

[2]La position du tireur couché. Gallimard « Folio Policier »  n° 4,1998.       

[3]La position du tireur couché. Gallimard « Folio Policier »  n° 4,1998.         

[4]Le Petit Bleu de la côte ouest. Gallimard « Folio Policier »  n°23,1998.           

[5] Chroniques. Rivages,  « Ecrits noirs », 1996.

[6]Du terrorisme et de l’Etat, Le fin mot de l’histoire, 1980.

[7]Charlie Hebdo, 1980.

[8]Crime-Club. Lyon: La Manufacture, 1985.

[9] Chroniques. Rivages,  « Ecrits noirs », 1996.

  Téléchargement L'article de Herve Largeaud en langue corse

 Sur JP Manchette, consulter également les différentes notes parues sur www.corsicapolar.eu à l'aide de notre moteur de recherche. 

Commentaires

Ugo Pandolfi

Merci à Hervé Largeaud pour cet article et ses illustrations. A lire également de Serge Quadruppani: Jean-Patrick Manchette, l’écriture de la radicalité
A cette adresse
http://quadruppani.samizdat.net/spip.php?article32

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