Prêchi-prêcha par Frade Adjaceo
Une Corse à Lille (et dans le cyberespace)

Corsica: un journaliste au cœur de pierre par Didier Daeninckx *

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l y a quelques jours, je regardais l'Île Rousse s'éloigner et ses contours disparaître dans la brume. Mon séjour dans un des plus beaux endroits du monde, la Corse, avait été rythmé par deux de ces effractions dans le quotidien qu'on appelle les faits divers.

Un voilier de luxe braqué dans une crique près de Porto-Vecchio, tout d'abord, presque sous les fenêtres des amis qui m'accueillaient, à la pointe de la Chiappa. Un commando d'inconnus encagoulés, s'exprimant avec un "fort accent corse" selon la presse, avaient délesté des touristes de luxe de cent cinquante mille euros mis à l'abri dans le coffre du bateau.
Aucune des conversations que je surprît ne plaignait les victimes.

La haute société n'était pas au bout de ses malheurs, puisque dix jours plus tard, le coq en plâtre (ou en porcelaine), de Christian Clavier aurait été noyé dans les eaux aseptisées de la piscine de la villa de rêve que l'ami de Nicolas Sarkozy occupe à la Punta d'Oru. Le principal policier de l'île avait perdu ses plumes suite à l'enquête élyséenne immédiatement instruite sur la disparition du volatile.
Là encore, personne, hormis Camillou, un proche voisin du comédien, ne versa la moindre larme sur le roi du poulailler.
Pour être franc, ces événements avaient égayé mes vacances, et en plus du soleil, j'avais fait le plein d'anecdotes. Tout le bénéfice que je comptais retirer de cette escapade insulaire s'est envolé au milieu de la traversée vers Toulon quand, en manque de lecture, j'ai fait l'acquisition du dernier numéro de la revue Corsica.
Par habitude, j'ai commencé par l'éditorial au titre accrocheur: "L'île où les enfants vont en prison", un texte dans lequel son auteur, Joseph-Guy Poletti, revenait sur un autre fait divers, tragique celui-ci: la mort de Camille, un enfant en bas âge, début août à Bonifacio. On se souvient des circonstances du drame: deux adolescents juchés sur les hauteurs de la ville trompaient leur ennui en faisant rouler des pierres en contrebas, vers un chemin où circulaient les touristes, quand l'une est venue frapper Camille que sa mère tenait dans ses bras.
La compassion que j'éprouvais pour la famille du petit Camille, et la tristesse pour les parents de deux gamins confrontés à la violence du destin, ont fait place à la colère devant l'indignité du texte que j'avais sous les yeux.
Pour expliquer l'inexplicable, Joseph-Guy Poletti ose en effet écrire:

        "Ils ont 13 et 14 ans. Ils jetaient des pierres dans le vide. Comme tous les enfants du monde, sauf peut-être ceux qui ont un père magistrat. Qui peut prédire que derrière un carreau brisé, il n'y aura jamais les yeux d'une petite fille à sa fenêtre".

        Et il poursuit:

        "Antoine et Marc-Antoine ont sans doute voulu affirmer leur présence, montrer qu'ils étaient chez eux, faire peur à des étrangers".

Joseph-Guy Poletti ne se rend même pas compte qu'il accable ceux qu'il croit défendre en leur prêtant la conscience du geste meurtrier, en attribuant un mobile à leur acte.
Et ce n'est pas n'importe lequel: le refus de l'autre, l'affirmation de l'identité, la défense du territoire.

Je suis de ceux qui pensent qu'Antoine et Marc-Antoine n'avaient rien à faire en prison, qu'ils ne devaient pas passer une seule minute à Borgo, mais qu'ils devaient être confrontés à leur irresponsabilité, à leur absence de considération des autres.

Si la réponse immédiate a été la prison, on le doit, pour beaucoup, à la dérive sécuritaire qui s'est emparée de ce pays, depuis dix ans, et dont le dernier avatar est ce fichier Edwige grâce auquel, en hauts-lieux, on rêve de ficher les déviants, les marginaux, les irréductibles, et ceci depuis… leur plus tendre enfance.

Je suis de ceux qui pensent que les gestes de refus de l'Autre sont souvent nourris par la société dans laquelle évoluent ceux qui, trop faibles pour résister, se laissent aller au malheur des pensées puis au malheur des gestes. Ces idées ne naissent pas dans le néant : j'aime Bonifacio, mais elle me fait honte quand dix fois, vingt fois, je lis sur ses murs ce slogan "IAF: I ARABA FORA", (Les Arabes dehors).

On ne doit pas mettre les enfants en prison, ni ceux de l'île ni ceux du continent. Mais on leur trace le pire chemin quand on laisse s'exprimer l'intolérance dans ses rues, quand dans les journaux on tente de justifier un acte tragique qui a anéanti trois familles, continentale et corses mêlées, par le refus de l'Etranger.


* Ce texte de Didier Daeninckx est reproduit ici avec  l'aimable autorisation de l'auteur et de   la société de presse amnistia.net.
Corsica: un journaliste au cœur de pierre a été publié par amnistia.net le 19 septembre 2008.

Commentaires

What else?

J’ai lu attentivement le billet d’humeur de Didier Daeninckx et les commentaires. Je suis également revenu sur l’article de Joseph-Guy Poletti.

En ce qui concerne ce dernier, il m’apparaît qu’il ne s’agit pas d’un travail de journaliste mais de celui d’un mauvais avocat de la défense avec les effets de manche.

Quant à Monsieur Daeninckx, son récit est un avis personnel, c’est vrai. Il a le droit de le donner sur un tel sujet et il a raison de dénoncer toute inscription raciste en Corse comme ailleurs .

Par contre, relier des inscriptions racistes sur les murs de Bonifacio aux jets de pierre mortels peut faire croire que ces jets ont un caractère raciste, c'est une corrélation pernicieuse.
En donnant une hypothétique interprétation raciste à des actes d’enfants, Didier Daeninckx fait ce qu’il reproche à Joseph-Guy Poletti : il glisse de la motivation xénophobe de Poletti à la sienne raciste.
Dans cette affaire, il vaut encore mieux laisser faire la justice même si on est d’accord pour dire que la place d’un enfant n’est pas en prison.

Si on lit bien le texte de Didier Daeninckx, reprenant les allégations de Joseph-Guy Poletti, il relie des gestes d’enfants à un racisme ambiant à Bonifacio et des inscriptions "IAF" sur les murs de la ville.
Au passage, nous faisons remarquer qu’ il ne dit pas qu’il a honte de la Corse. Il écrit « j’aime Bonifacio et j’ai honte pour elle ». Donc Eric, sans doute contrarié par d’autres passages, a mal lu en remplaçant Bonifacio par la Corse. Didier Daeninckx ne parle que de Bonifacio et on ne peut l'empêcher d'avoir honte en signalant tout de même que les inscriptions racistes n'engagent pas l'honneur de tous les Bonifaciens mais uniquement leurs scripteurs.

Par ailleurs en parlant de ses vacances en Corse, Daeninckx transmet de vieux clichés sur l’île lorsqu’il écrit au sujet de l’affaire Clavier : « Pour être franc, ces événements avaient égayé mes vacances, et en plus du soleil, j'avais fait le plein d'anecdotes. Tout le bénéfice que je comptais retirer de cette escapade insulaire s'est envolé au milieu de la traversée vers Toulon quand, en manque de lecture, j'ai fait l'acquisition du dernier numéro de la revue Corsica. »

Traiter l’affaire Clavier d’anecdote qui égaie des vacances, c’est une façon de minimiser des comportements qui pourrissent la vie des Corses et en particulier le problème posé par le Padduc.

Je comprends le courroux contenu d’Eric car on ne peut parler de problèmes corses en dilettante et utiliser des gestes dramatiques d’enfants en ciblant Joseph-Guy Poletti pour d'autres raisons que le sujet abordé et surtout pas dans un règlement de comptes entre journalistes.

L’affaire Clavier n’est pas anecdotique. Si on aime la Corse uniquement pour un tiers de soleil, un tiers de mer et un tiers d’anecdotes, on ne la connaît pas. Des événements comme l’affaire Clavier sont révélateurs de problèmes sérieux.

Il reste que des jets de pierres par des enfants incarcérés ne peuvent être associés, par effet de démonstration, à des inscriptions racistes (certes à dénoncer en tout lieu) pas plus qu’ils ne doivent être absous par des effets de manche en imaginant que ces enfants ont voulu « affirmer leur présence, montrer qu'ils étaient chez eux, faire peur à des étrangers » définition de la xénophobie...

Joseph-Guy Poletti a donné une interprétation xénophobe; de la xénophobie au racisme, il n'y a qu'un pas à faire: celui qu'a fait Daeninckx.

A chacun maintenant de réfléchir en lisant les articles et les commentaires, y compris le présent. A chacun de faire entendre sa voix...

Alors? What else?

Eric

M. Daeninckx a un beau brin de plume, il vole au secours d'un sien ami et il emplâtre un éditorialiste (qui effectivement aurait dû basculer l'interrupteur cérébral sur "on" avant que d'allumer son ordinateur ou de parler de délation à propos d'activité journalistique). Toutes choses a priori éminemment respectables.
Mais…
Tout d'abord, je m'étonne de la prééminence des états d'âme de M. Daeninckx et du plaisir qu'il prend à passer ses vacances en Corse dans le contexte de son billet. Cela est-il de quelque importance quand il s'agit de parler de faits?
De même, le discours "c'est beau la Corse, je l'aime, mais elle me fait honte" a une légère tendance à faire dériver le propos vers des horizons pas franchement propices à une discussion constructive. Comme son plaisir à faire le plein de soleil et d'anecdotes, la honte de M.Daeninckx lui est personnelle et il est de la dernière inélégance de vouloir imposer ses sentiments aux autres, a fortiori en tentant aussi maladroitement que péremptoirement de donner des leçons. Que dire donc de cette tentative de faire passer cette honte pour un élément de culpabilisation? Cela dit, ce doit être terrible de ressentir de la honte pour quelque chose dont on n'est en rien responsable. Une situation d'autant plus poignante que jamais la honte n'a compté au rang des stimuli constructifs.
Ensuite, commencer par descendre M. Poletti en flammes, de manière tout à fait légitime, pour finir en lui emboîtant le pas et le dépasser à la corde dans la course à l'extrapolation, fallait oser.
De quel droit l'un et l'autre peuvent-ils se targuer de connaître les raisons du geste des deux gamins bonifaciens et essayer de nous les imposer comme la vérité? Comment M. Daeninckx peut-il assimiler ce tragique fait-divers à un racisme qu'il suppose ambiant? Si le sujet est bien le journalisme et sa bonne pratique, il serait peut-être bien venu d'en appliquer les règles, ne serait-ce qu'en tentant de sourcer et de croiser ses infos, de se garder de supputer, de généraliser et d'accuser sans preuve.
Enfin, personne ne nie que les problèmes existent en Corse comme ailleurs. Ce n'est sans doute pas en se posant en vague successeur de M. Perrichon ou du Grand Sage Métropolitain qu'ils trouveront une solution. Le racisme, la cruauté et la bêtise n'ont pas attendu M. Daeninck pour exister, il ne cesseront pas quand la grande faucheuse viendra l'arracher à cette vallée de larmes et de honte perpétuelles. Certains se battent au quotidien ici et ailleurs, et ne l'ont pas attendu non plus. D'autres, très souvent les mêmes, s'opposent à la source de ce qui a tant égayé M. Daeninckx: le Padduc. Et à en croire le registre des signataires de la pétition contre ledit Padduc, ils peuvent l'attendre… Il est vrai que l'ensoleillement et les anecdotes ne sont pas remis en cause.

Déviance méditatique

La complaisance ne doit pas être une fatalité dans les médias corses. Elle débouche sur des propos irresponsables de la part ce ceux qui, par ailleurs, traitent de délateur un confrère qui a l’outrecuidance de briser l’omerta sur un sujet qui intéresse tous les Corses vraiment attachés à leur île et non pas avides d’ragent et de pouvoir.

L’auteur du roman « Cannibale » a le droit de donner son avis et le donne de façon pondérée et juste. C’est une leçon à tirer pour quelques rédacteurs et les pousser à laisser les autres journalistes s’exprimer librement en pratiquant un journalisme indépendant dans une île qui affirme son indépendance.

A force de faire le grand écart des compromissions, on fabrique une information soit vide soit malsaine.

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