Les saucissons poussent sur les arbres…par Denis Blémont-Cerli
Un pamphlet par Denis Blémont-Cerli

Chroniques septentrionales par Eléna Piacentini

Elena_piacentini Il y a une quinzaine d’années, ma grand-mère (mémé Angèle pour ceux qui auraient lu les aventures du commandant Leoni en terre nordiste) était venue passer quelques semaines à Lille. Née en 1918 à Bastia, cette femme remarquable, dotée d’un solide bon sens a toujours été avide de connaissances et d’horizons neufs.

A son grand regret (elle était l’aînée d’une nombreuse fratrie), elle n’a fréquenté l’école que quelques années. Devenue mère à son tour de huit enfants, elle n’a eu que peu d’occasions de visiter le vaste monde. Je me suis donc fait un plaisir de lui faire découvrir tout ce que ma région d’adoption avait à offrir de typique et d’exotique. Mémé a adoré les estaminets du Nord, elle a trouvé que les fromages d’ici sentaient plus que ceux de chez nous et que les gens y étaient formidablement accueillants. Elle s’est extasiée en découvrant la ville de Bruges : « un vrai petit bijou ! ». Devant tant d’enthousiasme, j’ai décidé de pousser plus loin nos incursions et de l’emmener au Touquet, où moi-même je n’étais jamais allée. Après plus de deux heures de route, nous sommes arrivées sur le front de mer du Touquet. Elle s’est alors écriée en découvrant la vaste promenade bordée de constructions « Beuh ! Toute cette route pour voir çà ! ».

 

La vérité ne sort pas que de la bouche des enfants

 

Je crains que d’ici quelques années, les touristes qui aborderont les côtes de Corse ne s’exclament la même chose sur un ton où le mépris le disputera au dépit.

 

Je crains, je redoute et dans le même temps j’espère car si j’en juge par les commentaires postés suite à mon Padduc d’anticipation, il reste encore beaucoup de personnes dotées du même solide bon sens que mémé Angèle.

 

Avec elle, j’ai appris par l’exemple le sens du devoir, celui du partage, le goût d’apprendre et la persévérance dans l’effort. Je me sens corse et citoyenne du monde. Un monde où chacun doit pouvoir trouver sa place et prouver sa valeur, qu’il soit shaman en Australie, broker à New York, berger ou chef d’entreprise en Corse.

 

Trouver des solutions de développement équilibrées et durables n’est certainement pas chose aisée. Cela nécessite un sens de la mesure, une volonté de dialogue et des capacités de réflexion. Je vois beaucoup d’exemples de réussites remarquables dans mon île pour me persuader que nous disposons aussi de ces qualités.

 

Faisons-donc appel à ce que nous avons de meilleur et à ce qui nous unit au-delà de toutes nos différences : l’amour d’une terre. Pour ma part, lorsque je prends un certain sentier de mon village qui me conduit jusqu’à un point de vue aussi magique que fragile, deux sentiments s’imposent à moi face à la majesté du paysage : celui de mon insignifiance et celui d’être redevable.

 

Un grand bonheur appelle sans doute un grand sens du devoir.

 

A méditer ces deux phrases :

Il y a assez de tout dans le monde pour satisfaire aux besoins de l’homme, mais pas assez pour assouvir son avidité. Gandhi

Les nouveaux riches mangent les truffes avec tant d’avidité qu’ils ont l’air de les trouver. Montesquieu

Commentaires

Jean-Paul

Merci Elisabeth pour parler, avec coeur et talent, de la Corse et de son passé humain. C'est une belle façon de parler de soi en parlant des autres... donc un moment partagé.
Rien à ajouter.

Elisabeth

Bonjour Elena,
Au travers de ce que vous confiez là, j'aime beaucoup votre mémé Angèle ! Et je me plais à l'imaginer conversant avec mes grands-tantes Juliette et Pauline qui, sans doute, devant le spectacle de la promenade du Touquet, auraient eu le même genre de commentaire.
Je crois pouvoir affirmer, cela dit, que dès à présent, il est des lieux en Corse où les touristes font le même type de constat, en des termes similaires. Ou, pire encore, font des comparaisons qui ont le don de vous coller un méchant frisson : "On s'croirait à…" et de citer telle ou telle station balnéaire bien représentative du cauchemar 100% béton, cage à poules où les miasmes des baraques à frites le disputent aux relents de crème solaire (celles qui font des flaques irisées dans l'eau de mer…). Certes, l'humain, et singulièrement lorsqu'il se coiffe d'un bob, chausse des sandalettes et brandit plus ou moins résolument un guide (bleu ou vert) semble éprouver le besoin irrépressible de se livrer à des comparaisons et de s'inventer des repères. (Je conseille à tous, à ce propos, de (re)découvrir ce petit bijou de douce férocité qui a pour titre "Les touristocrates", de Pierre Daninos. Cela date (1974) mais ses observations sur le vif n'ont pas pris une ride.) Mais même en tenant compte de la propension de l'homo-touristicus à chercher une quelconque parenté entre les chutes du Niagara et le Mannekenpiss -voire avec la borne à incendie de la place de la mairie de Issoubly-sous-l'Huys- il y a des jours où de tels propos, saisis au vol, ont le don, à la fois de vous coller le blues et de vous faire voir rouge. Je sais, l'exercice semble difficile, mais sans même vouloir s'entraîner, au bout d'un ou deux étés, on y parvient avec une facilité hélas déconcertante.
Ce qui est douloureux, presque intolérable, c'est le paradoxe terrible devant lequel nous nous trouvons : la Corse attire les touristes parce qu'elle est belle et jouit d'un environnement encore (à peu près)préservé. Et donc, pour accueillir toujours plus de touristes désireux de de profiter de cette beauté, de cet environnement préservé, il serait bon d'y construire toujours plus, de la bétonner. C'est-à-dire de tuer cette beauté, de ruiner cet environnement.
Ce qui est plus douloureux encore, c'est d'assister à ça en sachant que (c'est du moins mon cas) ce qui fait que l'on aime cette île ne tient pas avant tout à cette beauté qui fait que tant de gens prétendent l'adoooorer ! Je l'aime parce qu'on est de la patrie de son enfance, et que cette patrie c'est ici, parce que j'y ai mes racines, mes repères; géographiques comme humains, moraux. Je l'aime parce que les miens, bien avant moi l'ont aimée, y ont travaillé, ont façonné son paysage (ces murets, ces cultures en étages si "pittoresques"), et parce qu'ils m'ont transmis, sans même chercher à me l'inculquer, cet amour-là.
Vous nous parlez, Eléna, de ce sentier près de votre village d'où la vue est si belle, où vous éprouvez le sentiment d'être à la fois insignifiante et redevable. Je comprends, ô combien. Même si mes sentiments diffèrent quelque peu. Je vous parlerai, pour ma part, d'un sentier qu'on ne peut emprunter qu'à pied, qui ne domine rien, et mène à un petit champ ceint de murs de pierres sèches, avec quelques oliviers, beaucoup de ronces contre lesquelles il faut se battre sans cesse (c'est long, mais avec un peu de hargne, on y arrive) pour dégager ce que mes "vieux" ont édifié ou planté. Je ne suis pas certaine que le point de vue y soit magique. Je crains qu'il ne le soit que pour moi, pour les miens …et pour ceux qui ressentent, à l'occasion, dans une sorte d'empathie, la jubilation tranquille qui est la nôtre à nous retrouver là. Il n'est pas davantage majestueux, "à couper le souffle !". Pourtant c'est pour moi le plus bel endroit du monde, entre tous et entre tous les lieux de cette île que je ne me lasse pas de contempler. Je m'y sens infiniment redevable. Et pas seulement à la nature et au hasard qui m'a fait naître corse. Je m'y sens redevable envers ceux qui m'ont précédée, qui ont aimé passionnément ce champ de rien du tout, lui ont consenti du travail et des sacrifices que beaucoup ne sauraient imaginer. Tout ça pour "ça" ? Oui, pour "ça". Et ce "ça" est pour moi plus beau et plus précieux qu'une vue imprenable sur Santa Giulia. Mais je ne m'y sens pas insignifiante. J'y ressens bien plutôt ce sentiment rare et précieux d'être à ma juste place, de faire partie d'un tout. A la fois d'un paysage et d'une histoire qui n'est pas figée. Mais dont la suite ne doit pas s'écrire à grands coups d'engins de chantier et de bétonneuse.
J'y éprouve le sentiment de mettre mes pas dans ceux de ceux qui m'ont précédée, et de faire là quelque chose de bon et de juste. J'y éprouve cette sensation à mes yeux inégalable de posséder et d'appartenir, en d'exactes proportions. D'être parvenue à ce moment parfait où le bonheur c'est à la fois de posséder et de se laisser posséder, sans qu'il y ait de lutte entre ces deux sentiments. Certainement pas d'être insignifiante. Je m'y sens au contraire très forte et "porteuse de sens" -pour employer une expression mise inconsidérément à toutes les sauces mais qui, ici, est appropriée malgré tout. Et ce même si j'ai conscience de n'être à ce morceau de terre qu'un fragment d'histoire qui, je l'espère, se poursuivra longtemps après moi. Mais peut-être est-ce que vous entendiez vous-même en parlant de votre insignifiance : cette certitude d'être seulement (et c'est pourtant déjà énorme) un intermède dans la vie d'une terre ?
Cordialement

Ugo

Le libecciu faiblissait un peu. Le coup de gueule d'Elena fait vraiment du bien.Merci Elena. A prestu.

Vieux Corse

Merci Elena pour nous avoir présenté ta grand-mère Angèle [ou Anghjula en corse] et pour avoir mis en exergue les valeurs laissées par les grands-parents dont le sens du devoir qui ne fait partie d'aucune de ces mauvaises caricatures intra et extra-muros.
Le premier devoir est de respecter l'héritage commun, la Corse. Bien sûr, cela ne veut pas dire qu'elle doit continuer à être un produit touristique et uniquement cela, comme le préfigure le Padduc.
En ce sens Francescu Carlotti a raison de souhaiter que les Corses prennent en charge l'économie de l'île, c'est-à-dire sa production et son commerce.
Pour rester en Corse, il faut vouloir et pouvoir y vivre. Cela ne se fera pas au profit des Corses et de la Corse sans le respect de la terre corse. Pour cela, les Corses doivent rester unis et ouverts sur le Monde.
Il ne faut que les insulaires oublient que les Corses de la diaspora sont des Corses. Si d'aucuns, installés en Corse, veulent être considérés comme des Corses, il ne faut pas qu'ils cherchent à détourner les autres Corses de cette diaspora.
Ce n'est pas en se disant plus corse qu'un autre Corse que l'unité sera possible.
Par contre c'est bien la voie vers la disparition du vieux peuple corse, la porte ouverte au Padduc et aux riches étrangers.

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