Les clins d'oeil de Jean-Pierre Cagnat
Qu'on se le lise

The Ida Renerel'case (Livraison 4 -Saison 4)

IdarenereldrVs Idarenereldrinverse_2 La boîte aux indices  est  toujours un gros sac de noeuds gordiens. Heureusement Quésaco, lieutenant de police, s'acharne tandis que  le professeur Kazeoza découvre la machine à fabriquer de la merde. Le gendarme Denticoni, lui, se catalepsise l'intrigue entre le rouge et le noir.

Denticoni était en train de remplir les statistiques de la brigade en se triturant les méninges car les mathématiques n’étaient son sport favori… Comme beaucoup, il préférait le football. C’est le moment que choisit Olivieri, pour venir lui casser les c... les pieds.

- Chef ! Vous qui êtes capable de produire les anagrammes par kilos, vous connaissez la dernière ?

- Je t’écoute , double zéro !… répondit le gradé. En affublant son subalterne de ce sobriquet peu flatteur sans le 7, notre adjudant, au risque de se tromper dans ses additions, faisait ironiquement allusion aux initiales " O.O " d’Olivier Olivieri …

- Eh bien ! La dernière , c’est " la dernière " !

- Une lapalissade, c’est tout ce que tu as trouvé pour me déranger dans mon travail de chef ?

- La dernière ? Ida Renerel ?… Vous pigez ?

- Quoi, la dernière ? Ta dernière connerie ?

- Chef ! La dernière est l’anagramme d’Ida Renerel…

- Ah ! celle-là alors… C’est bien la dernière !

- Je vous l’ai dit, Chef !

- Et ce serait la dernière quoi, d’après toi?

- L’invité de la dernière heure, peut-être.

- Ou alors, la dernière heure du condamné.

- Ou la dernière cigarette…

- La dernière chance, la dernière séance…

- A Bastia, j’ai vu un film dont le titre était " La dernière corvée "

- J’espère que ce ne sera pas notre dernière mission.

- Il y a un autre film que je n’ai pas vu et que notre curé déconseille aux paroissiens, c’est la dernière tentation du Christ..

- La dernière fois…

- Elle est bonne celle-là… Le curé et la dernière fois. Vous êtes en forme, chef !

- Bon ! Retourne à ton ordinateur . Je dois donner la dernière main aux statistiques…

- La dernière main avec un doigt en moins… - Basta !

Olivieri préféra ne pas insister . Denticoni put continuer le comptage des contraventions, des accidents de la route… et, lorsqu’il arriva à la rubrique " homicides ", il marqua un temps d’arrêt… L’affaire Ida Renerel avait été qualifiée par Camesson d’enlèvement , séquestration et acte de barbarie… Pour le moment, le seul assassinat enregistré était celui d’une vache, victime d’un différent de voisinage. Une vache n’est pas humaine et donc ne rentrait pas dans la qualification " Homicide ", alors qu’il y avait bien eu assassinat par arme à feu avec préméditation et, même peut-être " pis " , un traîtrise dans le genre guet-apens . Notre adjudant questionna Olivieri sur ce point…

- Olivieri ! La vache assassinée, tu la placerais où dans les statistiques ?

- Cela dépend si c’est un gendarme ou un adjudant...

Nos deux représentants de la maréchaussée durent revenir à un peu plus de sérieux car un citoyen venait d’entrer. Il s’agissait de Maschitttaghjolu ( Joues avinées), qui se dirigea droit sur l’adjudant. Sa trajectoire rectiligne indiquait qu’il n’avait pas encore abusé du blanc de Roglianu… Son élocution était claire mais sa vitesse trahissait simplement son émotion, perceptible aussi par un léger essoufflement qui l’empêchait de finir tous ses mots… Il venait se dénoncer pour le meurtre, par erreur, de sa propre vache qu’il n’avait pas reconnue, pensant qu’il s’agissait d’une voleuse venue pâturer sur ses terres. Il avait justifié son geste par ces mots:

"... Vous savez adjudant, celles de Cattucciu seccu ( pot de chambre sec = constipé), elles volent mon herbe et me laissent " a caga "… Bien que " caga " désigne la même matière que le scellé N° 6 , cette mort d’une vache ne faisait pas avancer l’enquête, qui paraissait s’enliser…

Jean-Victor Moro, surnommé " Le Russe ", marche sur les quais. Il pleut. On n'entend que le bruit de ses pas. … Il est grand, cheveux rasés. Son treillis lui donne une allure militaire.

Sur le Terminal du Port de Bastia, la nuit est noire comme l’intérieur d’une tombe fermée par le couvercle de gros nuages ténébreux, derrière lesquels la pleine lune ne veut rien voir de ce qui se trame sur terre. Une pluie fine, pluie sans fin, fait ruisseler des larmes sur les vitres d’un camion immobile dont l’essuie – glace chasse l’eau qui lessive le pare brise. L’homme se dirige vers le 15 Tonnes. Les fers de ses rangers résonnent maintenant au rythme accéléré de ses pas. L’habitacle du poids lourd est plongé dans l’obscurité, lorsqu’il s’en approche.

Soudain, la portière s’entrouvre, libérant une pâle lumière sur deux yeux cruels au-dessus du petit rond noir du canon d’un gros calibre. L’étonnement le stoppe et lui fait faire un écart. La première balle déchire son biceps et la seconde transperce son cou, coupant net sa carotide. Le choc et la douleur provoquent sa lourde chute sur l’asphalte détrempée. Coups de feu, son sang , fluide rouge de vie lui échappe et le laisse vide dans le noir A ses pas lourds arrêtés, succèdent les clapotis d’un déplacement rapide. Le troisième projectile, tiré à bout touchant, réduit en bouillie l’intérieur de son crâne. Son corps contorsionné par la violence des impacts laisse échapper la traînée rouge sombre vers une flaque d’eau alimentée par le ciel en pleur.

Dans le silence retrouvé, une portière claque, un moteur ronronne et une Renault 4L gris métallisé , sortie de derrière le camion, s’enfonce dans l’obscurité.

Le lieutenant Martin Montalier obtint sa mutation pour Bastia dans l’espoir d’une promotion plus rapide au grade de capitaine de police. Sa taille moyenne ne compensait pas son embonpoint au dessus de la moyenne. Ses rondeurs et ses joues roses lui donnaient un air toujours juvénile. Né à Marseille, il en avait gardé, avec l’accent, quelques formules familières dont le " Quésaco ? " qui signifie " Qu’est-ce que c’est ? ". Aussi, tous ses collègues l’appelaient Quésaco. A son arrivée, il avait considéré les Corses comme des indigènes dangereux. Méditerranéen lui-même, il avait fini par les apprécier et se trouver avec eux des affinités. Et puis, il était allé plus loin, en imaginant (sans que le syndrome de Stockholm y soit pour quelque chose) que, avec les 150.000 Corses recensés dans la ville phocéenne, il pouvait avoir dans sa généalogie une parenté lointaine dans l’île,. Le week-end arrivant, il s’était organisé une partie de pèche avec ses nouveaux amis insulaires. Le vendredi soir, il était en train de préparer les lignes pour le lendemain, lorsque son portable vibra dans sa poche droite. Cet appel lui rappela qu’il était de permanence.

- Quésaco?

- Martin ! On a un cadavre sur les bras..

- Où je vais, patron ? questionna Quésaco.

- Sur les quais, dans l’enceinte du port, au Terminal…

- Terminal ! Un bon titre de polar pour une fin brutale de vie, non ?

- Ce qui m’intéresse, c’est la résolution de l’homicide. Vous me tenez au courant !

- Vous prenez votre petit déjeuner à quelle heure ?…

L’heureux chef , derechef, se recoucha. Arrivé à bon port, son lieutenant, dépêché, se dirigea vers les éclairs des gyrophares dans l’obscurité brumeuse. La tête d’un portique, quadrupède monté comme un mécano sur un corps bleu, dominait les masses sombres des navires. A ses pieds, au milieu de la pantomime des ombres, le mort restait zen, figé dans une immobilité de pierre. Sa contorsion pouvait inspirer un sculpteur contemporain : une œuvre intitulée " défi inventif à la gymnastique ".

Mais l’heure n’était pas à l’art conceptuel. Le premier souci de la Justice serait de chercher le passé tragique de la victime dans ses viscères. Le médecin légiste officierait comme un grand prêtre, toujours pressé d’en découdre (moins de recoudre) avec un cadavre. Les augures, sous le bistouri, révéleraient que la mort était évidemment due à la balle tirée à bout touchant dans le crâne, mais que les deux autres auraient été tout aussi mortelles. Les seuls indices étaient un bout de cigare Ninas trouvé dans le cendrier du camion signalé volé et, sur la victime, un médaillon représentant une femme étrangement belle, coiffée et habillée comme les nobles dames que le policier avait vues sur des tableaux de l’époque napoléonienne dans un musée d’Ajaccio.

N’en doutons pas, Quésaco s’acharnera à tout savoir sur cet assassinat. Pour les statistiques, cet homicide de plus ne serait pas négligeable dans la mesure où son élucidation ferait évoluer favorablement le taux de réussite. Toutefois et dans le fond, pour lui, lorsqu’il aura trouvé le meurtrier, rien ne se sera passé de réellement fondamental.

Mentalement, la vie restera un mystère et la mort une injustice. Bien sûr, sur le fond, il pouvait chercher des réponses à l’énigme de l’homme auprès de grands philosophes. Hélas ! La philosophie, si elle le fait douter de la nature humaine, ne ferait que le renvoyer à lui-même et, " parce qu'elle explique tout ce qui se passe dans ce bas – monde, elle répond à tout et elle répond à rien "., pensait-il dans sa lassitude.

Pendant que l’as las de la police urbaine philosophait sur la philosophie sans en toucher le fond, notre gendarme champêtre s’empêtrait, n’arrivant pas à faire surface dans son enquête qui s’enlisait. Ainsi, Denticoni n’avait pas avancé d’un pouce dans la résolution de l’énigme que posait le doigt coupé et devenait dyslexique à force d’inventer des anagrammes avec l’identité d’Ida Renerel.

En Corse, ces deux limiers, chacun d’un corps d’Etat différents, ne se connaissaient pas encore, en l’état de leurs investigations.


Comme tous les matins, l’adjudant Denticoni lisait l’unique édition du seul quotidien corse. Ses années de service lui avaient appris à se tenir au courant des événements de façon à pouvoir juger de l’opportunité des actions policières à mener. En Corse, comme ailleurs, le contexte local revêtait une grande importance et un commandant de gendarmerie se devait de tout savoir sur l’actualité insulaire. En outre, les faits divers lui permettaient d’être informé des actes criminels dans le cas où quelque chose se produisait en lien avec une enquête en cours sur son ressort de compétence.

Il préférait la présentation journalistique des informations plutôt que les notes diffusées par les autres services. D’abord l’important était ce qui apparaissait dans les médias et par la suite, il pouvait compléter en recherchant dans la documentation administrative.

Consciencieusement, il tenait un journal des faits marquants en synthétisant les articles de presse qu’il rangeait dans un classeur.

Tout naturellement, il s’arrêta sur l’assassinat de Jean-Victor Moro… Il était en train de lire les quelques indiscrétions médiatisées et notamment la présence d’un étrange médaillon sur la victime, lorsque son adjoint " double zéro " troubla le silence de la gendarmerie par des exclamations incompréhensibles :

- Le professeur Kazeoza a trouvé la machine à fabriquer la merde !… Nous tenons une piste pour le scellé n° six…

- Olivieri ! Tu n’aurais pas fini la bouteille d’eau de vie en cachette ?

- Non, Chef ! Je suis sobre et sérieux…

- Qui est le Professeur Kazeoza ?

- Un éminent spécialiste des plagiats qui tient un site où il dénonce une imposture littéraire…

- Est-ce qu’il dénonce le polar " Ida Renerel ‘s case " du site Corsicapolar ?

- Non, Chef !

- Alors, j’ai trouvé : il s’agit sûrement du prix Goncourt de cette année ?

- Non, chef ! Le titre est " Le voyage d’agrément de Jean-Luc Cheval ".

- Si je comprends bien, le Professeur Kazeoza prétend que la merde d’artiste est celle d’un cheval appelé Jean-Luc… Doit-on voir derrière ce prénom un anagramme que je refuse d’évoquer ?

- Non, chef ! Le professeur Kazeoza a découvert " par qui et où " une fausse merde est fabriquée…

- Une fausse merde d’artiste ?

- Oui, chef ! On n’arrête pas le progrès : une fausse merde fabriquée par une machine...

- Elle est fabriquée en Corse ?

- Non chef ! En Corse on ne fabrique pas de fausse merde, pour éviter de se retrouver dedans… et puis, avec tous les élevages, on a du bio… Il suffit de choisir : chèvre, brebis, âne…

- Sumeru ! L’âne, c’est toi ! Alors, où se trouve cette machine ?

- En Belgique ! Je vous lis ce qu’à écrit le Professeur Kazeoza : " Fabriquer et vendre de la merde au XXIème siècle, c'est le projet Cloaca de Wim Delvoye qui fait le tour du monde, www.cloaca.be bientôt une valeur boursière ? Parce que "Tout est économie" Wim Delvoye ne tourne pas autour du pot dans un article paru dans Le Monde du 26.08.05. Le cours de la merde est au plus haut. Il pourrait battre des records… " Chef ! Vous avez relevé l’adresse du site : http://www.cloaca.be/ … J’y suis allé voir et la machine existe bien…

- Wim Delvoye ? Tu l’as passé aux fichiers ?…

- Oui, chef ! Il n’est pas recherché mais il est connu… Je vous lis sa fiche : Tatoueur de cochons, inventeur d'une machine à déjections, post-dadaïste baroque… Wim Delvoye est un artiste plasticien belge né à Wervik (Flandre Occidentale) en 1965. Artiste à l'humour ravageur, qui s'est fait mondialement connaître pour son installation Cloaca (2000), dite machine à caca : avec l'apparent sérieux d'un laboratoire scientifique, la machine de Delvoye reproduit le processus de la digestion : on entre des aliments et, en bout de chaîne, sortent des excréments. L'absurdité apparente d'une telle machine cache un travail extrêmement rigoureux : Cloaca fonctionne véritablement et on peut comparer Delvoye à un Léonard de Vinci contemporain parce que il fait la liaison entre la science et l'art.

- Tu penses qu’il voudrait faire de la Corse la plaque tournante d’un trafic de fausse merde d’artiste?

- Non, chef ! L’odeur le trahirait ! Mais il y a autre chose d’intéressant : un sacrilège qui pourrait toucher la charcuterie corse… Le suspect élève des cochons en liberté dans une ferme qu'il a acquise en Chine, où il tatoue les bêtes. Arrivé au terme de son âge, l'animal est sacrifié, sa viande offerte aux paysans locaux, son cuir à la voracité des collectionneurs : sur les cinq bestiaux présentés dans une galerie, deux étaient déjà vendus trois jours avant le vernissage. Et comme tout est bon dans le cochon, des vidéos permettent de saisir le processus dans son ensemble.

- Aucun de nos cochons sauvages ne se laissera attraper vivant, tatouer et filmer.

- Vous pensez qu’il faut faire un rapport sur cette nouvelle piste ?

- Si tu continues à te foutre de ma gueule, je vais te traiter comme les cochons chinois de ton suspect… Allez ! Porcellu ( porc) ! Prends avec toi notre stagiaire Puchjuculellu ( Porcelet) et allez faire une patrouille pendant que je travaille…

Enfin débarrassé de son espiègle subalterne, l’adjudant se replongea dans la presse. Il termina de rédiger sa note sur l’assassinat de Jean-Victor Moro et y ajouta : se mettre en rapport avec l’enquêteur pour en savoir plus.

Comme l’évocation du cochon avait aiguisé sa faim, il se coupa des tranches de lonzu qui, entre deux belles tranches de pain, lui firent un encas convenable pour s’enfiler quelques gorgées d’un AOC Patrimonio : un rouge…

Vin rouge... croix, planète, tapis rouges... La Butte rouge... Julie la Rousse, le Petit Chaperon rouge... et bien d'autres mots et expressions… ainsi que toutes les nuances : Amarant(h)e, andrinople, carmin, garance, pourpre, rubis, sang... rouge pompéien... rouge Carpaccio, Titien... rouge Ferrari, opéra, pompier... érubescent, roux, rubicond… rouges récents ou très anciens, vestiges de la longue histoire du rouge et témoignages de l'intérêt porté à cette couleur dès l'aube de l'humanité.

Denticoni était donc plongé dans le rouge mais heureusement pas encore noir, couleur " qui nous aurait renvoyé moins à la partie sombre de l'individu qu'à la catalepsie de l’enquêteur, quand il s'abandonne à la fête "…

© Cepa Miveco et Mico Vepace - Corsicapolar - Mars 2007 (Version 4.4 chronologique  et intégralement correcte à ce jour) La livraison est assurée chaque fois que de besoin afin de faciliter la lecture des commentaires plus ou moins délirants qui traduisent le caractère fantasque de leur auteur. La fidélité des livraisons par rapport aux originaux mis en ligne en temps réel est scrupuleusement contrôlée. Toutes réclamations concernant ces livraisons doivent être adressées au secrétariat de la rédaction du blog Corsicapolar. Celui-ci n'assure cependant aucun SAV, ni dépannage en cas  d'incompréhension ou de confusion du lecteur. Les scripteurs de la saison tiennent à remercier tous ceux qui ont eu le courage et la patience de les lire jusqu'ici.

Commentaires

Ceccaldi

La juge Babeth Millieri, lectrice imaginative, rêvait d’amour et voguait avec le photographe des batailles qui, lui, ne dormait plus à cause des images. Pendant ce temps-là, que faisait la police ?

Informé par l’Adjudant Denticoni, Quésaco avait rapidement acquis la conviction qu’il lui fallait cuisiner Léa Renerdi, la compagne de feu Jean-Victor Moro, sur l’amputation de son annulaire gauche. Il l’avait convoqué pour le lendemain, sans attendre son identification à partir des analyses biologiques du doigt retrouvé sur une plage.

Dans son appartement bastiais, Quesaco n’avait pu trouver le sommeil qu’en ingurgitant un somnifère. Il était insomniaque car il pensait trop. Dans ses monologues nocturnes, il lui arrivait même de s’interroger sur la raison pour laquelle l’homme aime torturer et tuer…
Son intelligence, supposait-il...
"Voilà qui est intéressant. La cruauté objective, élémentaire, ne serait pas cruauté. La véritable implique un calcul. Une intelligence… Voyez les orques. Pourquoi les orques ?… Comment ces prédateurs marins au cerveau évolué, qui opéraient au sein d’un milieu social complexe en communiquant entre eux par des sons sophistiqués, s’approchaient des plages pour capturer de jeunes phoques, qu’ils se renvoyaient ensuite à coup de queue de l’un à l’autre, en jouant avec eux comme si c’étaient des ballons, les laissant s’échapper jusqu’au bord de la plage pour les rattraper ensuite, et comment ils continuaient ainsi par pur plaisir jusqu’au moment où, fatigués du jeu, ils abandonnaient leur malheureuse proie, disloquée, ou la dévoraient s’ils avaient faim. »

Au matin, son réveil tardif avait obligé Quésaco à négliger sa toilette et surtout l'avait empêché de retrouver ses lunettes de vue dans son capharnaüm de célibataire divorcé. Mal rasé, le cheveux rebelle, les nippes fripées, il fit une halte à la pharmacie Ricci-Lucciani, place Saint Nicolas pour acheter une paire de loupes en dépannage. Acharnement du sort, la seule qui correspondait à sa vue était une monture rose pour presbyte féminine. Dans le ridicule, qui peut le plus peut le moins. Il pouvait le plus et les acheta donc, préférant y voir même si on le regarderait de travers.

Le flic bastiais longea ensuite les quais, en commençant par celui du Fango où Jean-Victor Moro avait été abattu. Au niveau du quai du port, alors qu’un voilier emportait un couple vers une île lointaine, il bifurqua à gauche pour s’engouffrer dans le pâté de maisons et ressortir dans la rue Luce de Casabianca où se trouve le commissariat de police.

Malgré toutes les vicissitudes de cette matinée pourtant radieuse, il était à l’heure et arriva, sous les regards moqueurs de ses collègues, en même temps que sa convoquée qui le toisa avec mépris. Il la conduisit lui-même directement dans son bureau où il enfila ses lunettes roses mettant en valeur ses pupilles noires, tout en expliquant à sa vis-à-vis les raisons d’une monture rose inadapté au cheval pur-sang de la police nationale qu’il était. Léa Renerdi était avertie : elle avait affaire à un policier viril qui ne lui promettait pas un avenir immédiat tout en rose. Il le lui signifia en lui notifiant sa mise en garde à vue dans l’information judiciaire suivie contre X… du chef d’assassinat. Elle ne réclama ni avocat, ni médecin et l’interrogatoire pouvait débuter…

Ugo

Dans la soirée, la juge Millieri chassa ses soucis en se replongeant dans Le peintre des batailles. Le dernier roman d'Arturo Perez-Reverte était une terrible réflexion sur les guerres, la peinture, la photographie.Il enflammait aussi l'imagination de la magistrate: Babeth Millieri se serait bien vue , au pied d'une tour pisane, compagne silencieuse d'un Faulques, revenu de tout, retiré dans l'un de ses ilots magnifiques de l'archipel toscan. Amoureuse, maîtresse, amante, elle le rendrait à la vie, son photographe blessé à mort. Elle serait sa renaissance.
A minuit passé, la jeune femme relut plusieurs fois le passage où Olvido s'adresse à son amant ( pages 175 et 176): "Alors s'il te plait donne moi ce qui manque dans ce monde qui était le mien"...
Puis encore plus loin: "C'est pour ça que je t'aime, en ce moment. Tu es ma façon de dire: finies les photos de mode, finie la collection de printemps à Milan, à la poubelle Giorgio Morandi qui a passé la moitié de sa vie à reprsenter des natures mortes avec des bouteilles, à la poubelle Warhol et ses boîtes de soupe, aux ciottes la merde d'artiste qui se vend en paquets-cadeaux dans les enchères pour millionnaires de Claymore. Bientôt je n'aurai plus besoin de toi, Faulques, mais je te resterai toujours reconnaissante pour tes guerres"...
La juge Millieri s'endormit en rêvant: elle embarquait sur le voilier du séduisant Arturo Perez-Reverte. L'écrivain, tombé fou amoureux de la magistrate, l'emmenait, loin, entre le ciel et la mer.

Ceccaldi

Babeth Millieri allait quitter son bureau, lorsque son téléphone résonna. Elle devait rendre visite à Camesson pour faire un point sur l’assassinat de Jean-Victor Moro. La chancellerie avait questionné le Procureur de Bastia, qui avait questionné le Substitut qui voulait questionner la juge d’instruction qui décida de répondre à cet appel téléphonique même si Camesson devrait patienter dans son bureau en pensant que le Procureur s’impatientait de peur de faire perdre patience à la Chancellerie sans doute questionnée par le Ministre de la Justice, mis à contribution par le Premier Ministre actionné par le Ministre de l’Intérieur, impatient de savoir si on avait affaire à un crime politique.

Au bout du fil, elle reconnut la voix de Quésaco. Il tombait à pic pour lui remettre l’affaire en mémoire avec un espoir : peut-être avait-il trouvé une orientation d’enquête.
En fait, il ne pouvait lui raconter que sa présence à l’enterrement. Le défunt n’avait pas eu droit aux honneurs militaires et on pouvait penser qu’il n’était pas un activiste indépendantiste. Aucune tête connue de la pègre locale ne s’était montrée. Finalement, seul un annulaire manquant à la main gauche de la veuve l’avait intrigué. Pour ne rien laisser dans l’ombre, il avait mené sa petite enquête à l’Hôpital de Bastia. L’accident était récent. Le couple s’était présenté aux urgences. La femme n’avait pas desserré les dents et l’homme, identifié comme étant Jean-Victor Moro, avait prétexté un accident en mer, le doigt n’ayant pas pu être récupéré…

Alors que Quésaco relatait ses investigations pour montrer qu’il faisait diligence, Babeth se saisit du dossier du doigt coupé et annonça :
- Si c’est le doigt qui vous manque, j’en ai un…
- Quésaco , Madame la Juge ?
- J’ai un doigt sans cadavre dans un autre dossier récent…
- Et alors ?
- L’adjudant Denticoni m’a transmis le rapport du Laboratoire. C’est un doigt de femme !
- Quel doigt ?
- L’annulaire gauche…
- C’est cela… C’était l’annulaire gauche qui manquait à la veuve…
- Le couple avait des enfants ?
- J’ai dit la veuve mais ils vivaient en concubinage et n’avaient pas d’enfant.
- Lieutenant, il faudrait vous mettre en rapport avec l’Adjudant Denticoni. On ne sait jamais. Nous sommes peut-être à un doigt de la solution…
- Madame le Juge ! Vous, alors !…
- Plait-il!
- A un doigt de la solution ! Vous aimez l’humour noir !…
- Je ne mets aucun humour dans mon travail et surtout pas du noir. Ma formule n’était pas intentionnelle. A posteriori, elle ne me fait même pas rire…

Quésaco se mordit la langue, juste châtiment infligé à ce petit muscle visqueux qui avait encore manqué l’occasion de rester dans sa boîte. Un instant, il avait oublié que Madame Babeth Millieri était allergique à toute familiarité, une façon de préserver l’indépendance de la Justice. Tout était dit et Quésaco n’ayant plus rien à dire, la conversation téléphonique fut close.

La langue douloureuse, Quésaco appela l’adjudant Denticoni qui ne fit aucun difficulté pour relater l’affaire Ida Renerel dans le secret espoir de s’en débarrasser par un dessaisissement au profit de la police bastiaise. Bien sûr, il passa sous silence la piste d’une revenante mais insista lourdement sur le merde d’artiste, en soulignant qu’il n’avait suivi aucune formation en matière de trafic d’œuvre d’art… Il allait presque oublier l’identification du nommé Jean-Victor Moro, élément pourtant essentiel de son enquête..
- Ah ! Il y a cependant un autre élément important : le laboratoire a identifié un nommé Jean-Victor Moro mais cela sert à rien puisqu’il vient de se faire buter…
- Tu en as parlé au juge ?
- Pas encore !
- Tu ne pouvais pas commencer par là ! Si je t’appelle, c’est que je travaille sur cet homicide…
- Donc ! Toi, tu as un cadavre alors que je n’ai qu’un doigt. Qu’est-ce que je fais de mon dossier?
- Pour le moment tu poursuis ton enquête et on se tient au courant…
- Je vais aviser Mme MILLIERI.
- C’est la première chose à faire… C’est toi qui possèdes tous les éléments et il serait normal que tu revendiques toute l’affaire. Ce serait dommages car, en coopérant, on devrait arriver à quelque chose…

Quésaco était un malin. Denticoni l’avait compris et devait se résigner encore pour un temps à chercher la femme, alors qu’il était déjà marié. Il réprima rapidement une mauvaise pensée pour Joséphine : si cette dernière n’avait pas eu d’annulaire gauche, il aurait fait l’économie d’une alliance qui était vite devenu le prix d’une corde au cou.

Pour l’heure, bien que « mari marri », l’adjudant devait s’estimer heureux que, avec doigtée, son collègue de la police nationale n’ait pas montré l’intention de lui fourguer l’assassinat de Jean-Victor Moro.

Ceccaldi

Avant que Jésus ne ressuscite, Denticoni venait de recevoir les premiers résultats du laboratoire de police scientifique. Le doigt coupé était un annulaire de la main gauche d’une femme. L’empreinte digitale n’avait pas révélé l’identité de " sa " propriétaire inconnue aux fichiers de police et de gendarmerie. Le sexe avait été révélé par l’absence de chromosome Y comme Yo-yo dans l’ADN. Par contre, d’autres empreintes relevées sur la plupart des scellés avaient pu être attribuées à un certain Jean-Victor Moro, récemment assassiné sur le port maritime de Bastia.

Dans le Chef-lieu de la Haute-Corse, à l’Angélus du matin, Quésaco n’avait pas été encore informé de la découverte des empreintes de celui qui était la victime dans l’affaire d’homicide qu’il devait résoudre. A ce moment-là, il assistait à son enterrement dans l’éventualité d’un fait nouveau, scrutant les proches du défunt à l’affût d’un signe , d’une mimique sur un visage, d’une présence insolite… A force d’observation, la seule chose qu’il remarqua était que la concubine de Jean-Victor Moro avait perdu un doigt à la main gauche : l’annulaire. C’était la seule chose qui clochait.

La boîte à Pandora allait –elle livrer tous ses mystères ? Denticoni et Quesaco allaient-ils relier les indices comme on enfile des perles sur un fil ? Finalement, leur métier consistait-il simplement à enfiler des perles ?… Les fêtes de Pâques seront-elles celles de deux poulets qui mettraient leurs œufs dans le même panier ?… A qui allaient-ils sonner les cloches avant les vêpres siciliennes ?…

Ceccaldi

Lorsque le substitut Camesson lui avait confié l’instruction de cette affaire de doigt coupé, la juge Babeth Millieri avait des raisons de ronchonner. Depuis le début de l’année, elle accumulait les dossiers, pendant que son collègue Jean-Hubert de Virevolte soignait sa dépression nerveuse sans avoir été remplacé.

Babeth avait beau être une battante, toujours prête à partir à la guerre contre le crime, elle avait aussi sa vie familiale et ses répétitions dans une troupe de comédiens amateurs qui préparaient une représentation de l’œuvre " La tempête ". Elle avait frémi lorsqu’elle avait lu qu’un billet de théâtre avait été retrouvé prés du doigt coupé. L’assassin ou la victime avait donc l’intention de venir voir la pièce de Shakespeare. Après un bref émoi, elle déplora qu’une place resterait vide et pire, peut-être au premier rang.

Pour l’immédiat, Camesson l’avait rassurée en lui disant qu’il s’agissait, en premier lieu, de délivrer une commission rogatoire et que le travail judiciaire serait fait par les gendarmes. Chose dite, commission rogatoire faite, elle avait rangé le dossier sur la pile rouge des crimes de sang, alors que , pour exemples, les couvertures vertes étaient réservées aux délits champêtres, les roses aux affaires de mœurs, ainsi de suite… un arc-en-ciel de paperasses.

Le dossier Ida Renerel’s Ida n’avait pas eu le temps de prendre la poussière qu’un dossier d’homicide avec cadavre lui tombait dessus, celui de l’assassinat du nommé Jean-Victor Moro. Elle avait d’abord espéré qu’il manquerait un doigt au cadavre , ce qui lui aurait permis de joindre les deux dossiers pour n’en faire qu’un, enrichi par l’identité du doigt dont l’empreinte digitale n’avait encore rien révélé. Il manquait seulement quelques dents a feu Jean-Victor Moro, résultat du à des caries mal soignées par un arracheur diplômés de la faculté.

Après les premières constatations, le lieutenant Martin Montalier n’avait évoqué aucune piste précise. Etant informé du sobriquet " Quesaco " dont il était affublé, elle se rassurait en se disant que ce policier savait au moins poser une question à laquelle elle pourrait espérer recevoir une réponse : Qu’est-ce que c’est ?… Un assassinat politique, un règlement de comptes, un crime passionnel, un suicide maquillé en meurtre ? Un mauvais polar sans doute?...

Dans la liste des pièces à conviction, elle nota la présence d’un médaillon pouvant avoir une certaine valeur… Elle ne savait pas encore que ce bijou avait aussi une valeur procédurale sur laquelle elle n’avait pas encore mis le doigt.

Le hasard des deux enquêtes les faisaient se rejoindre sur la même pile de dossiers…

A ce stade des investigations, devant les coïncidences, nous vous entendons : Quel hasard, Balthazar ! Direz-vous moqueur . Et Honoré de Balzac vient à notre rescousse par une citation : « Le hasard est le plus grand romancier du monde ; pour être fécond ( l’orthographe est bonne ), il n’y a qu’à l’étudier. »

Vérifiez votre commentaire

Aperçu de votre commentaire

Ceci est un essai. Votre commentaire n'a pas encore été déposé.

En cours...
Votre commentaire n'a pas été déposé. Type d'erreur:
Votre commentaire a été enregistré. Poster un autre commentaire

Le code de confirmation que vous avez saisi ne correspond pas. Merci de recommencer.

Pour poster votre commentaire l'étape finale consiste à saisir exactement les lettres et chiffres que vous voyez sur l'image ci-dessous. Ceci permet de lutter contre les spams automatisés.

Difficile à lire? Voir un autre code.

En cours...

Poster un commentaire

Vos informations

(Le nom et l'adresse email sont obligatoires. L'adresse email ne sera pas affichée avec le commentaire.)