« Je
me suis efforcé, dans les pages qui suivent, d’apporter mon témoignage d’une
façon concise et en homme pratique »
John Fothergill West
The mystery of Cloomber
Prologue
Avant de fournir au lecteur quelques précisions essentielles à la compréhension de l’incroyable manuscrit qui forme la matière même de ce livre, je dois faire miennes les paroles de l’éditeur de presse Horace Parker lors de sa rencontre avec Sherlock Holmes dans l’affaire des Six Napoléons : « Toute ma vie j’ai publié des informations sur autrui. Et maintenant qu’il m’arrive à moi-même une aventure vraiment nouvelle, je suis si abasourdi et embarrassé que je ne sais plus accoler deux mots ».
Tel est exactement mon
problème. Comme Horace Parker, je suis
journaliste. C’est mon métier. Et de même que cet éminent publiciste, les
évènements dont je dois rendre compte, les faits qu’il me faut rapporter me
concernent directement. J’éprouve du
coup la plus grande des difficultés à mettre un semblant d’ordre dans mes idées.
Aussi ce prologue pourra-t-il paraître bien maladroit, mal écrit, confus, imparfait. En réalité, je me contente simplement d’y consigner mon témoignage concernant la singulière découverte de pièces manuscrites. Je me suis pourtant efforcé de le faire de façon concise et en homme pratique, sans omettre aucun détail, mais sans parvenir toutefois à maîtriser une certaine émotion.
Sans doute aurais-je dû laisser à d’autres, la responsabilité de présenter ces documents et les circonstances de leur découverte. Des auteurs qualifiés, des holmésiens reconnus, ou bien encore des savants comparatistes, spécialistes de la fin du XIXe siècle, auraient apporté au lecteur de pertinents éclairages sur les textes inédits qui constituent la présente édition.
Ce choix était difficile. Pour moi, il fut impossible.
D’abord et sans nul doute par vanité. S’il est vrai qu’un compilateur ne saurait prétendre à un quelconque gloire littéraire, il y a tout de même de l’immodestie à vouloir se réserver la primeur de la découverte d’un manuscrit. C’est une façon bien sournoise - il faut l’avouer sans honte- d’être aussi, d’une certaine manière, en position d’auteur. La tentation était trop forte de m’inscrire, ne serait-ce qu’un instant, dans la lignée prestigieuse des scripteurs dévoués au maître de Baker Street, le détective Sherlock Holmes..
Une seconde raison, plus noble, a fait que je n’ai pu me résoudre à laisser à d’autres le privilège de cette aventure éditoriale : aussi éloigné soit-il, le lien de parenté qui me lie à l’auteur de ces écrits inédits m’impose une sorte d’obligation morale et comme un devoir de mémoire envers leur auteur, mon arrière grand oncle, l’ingénieur Ugo Pandolfi (1852-1927). Le lecteur comprendra.
Tout commence sur la Côte d’Azur,
à Cannes, en 1999. Quelques objets, un étui à violon, deux curieuses pierres et
un livre poussiéreux retinrent immédiatement mon attention lorsque, cette année
là, mon père, déjà malade, me demanda d’ouvrir devant lui une malle de voyage
en parfait état et dont le cuir, visiblement, avait toujours été entretenu avec
un soin maniaque. La plaque du fabricant
elle-même -un rectangle d’aluminium riveté- était comme neuve et indiquait
« malles transatlantic JPL Paris ».
Le laiton de chacune des deux serrures brillait comme au premier jour et
les mots « déposé » et « sûreté » qui y étaient gravés
étaient parfaitement lisibles.
La précision des souvenirs que je
garde de ce moment, tient au fait qu’ils restent liés dans ma mémoire aux derniers
et rares échanges que j’eus avec mon père avant sa disparition.
J’ignorais alors à quel point la
maladie et la souffrance de ceux que l’on aime pouvent nous faire désirer leur
mort comme une délivrance. J’ignorais
aussi qu’un étui à violon et un vieux manuel de géologie allaient transformer
mon existence et me faire découvrir une incroyable aventure.
L’étui à violon était vide. Il contenait seulement une clé liée à une étiquette de carton jauni sur laquelle le mot « Serra » avait été tracé à l’encre de Chine. La malle contenait plusieurs livres et deux magazines. Trois de ces publications concernaient les enquêtes de Sherlock Holmes. Le plus mal conservé de ces imprimés était un exemplaire du Strand Magazine de juillet 1891, qui contenait une aventure de Sherlock Holmes intitulée A scandal in Bohemia .
J’appris plus tard par les
contacts que j’allais établir avec plusieurs spécialistes français et étrangers
de l’holmésologie qu’il s’agissait là du premier volet des aventures du célèbre
détective publiées par le Strand Magazine
à Londres et à New York.
Il y avait aussi un exemplaire du
Lippincott’s Magazine, imprimé à
Philadelphie en février 1890 et contenant
The Sign of the Four, de même qu’une version française de ce roman
(sans nom de traducteur) éditée en 1896 sous le titre La marque des
quatre dans « la bibliothèque des meilleurs romans
étrangers », chez Hachette.
Le deuxième livre contenu dans la
malle transatlantique, n’avait aucun rapport avec les aventures de l’enquêteur
londonien. Il s’agissait d’une sorte de
manuel et de guide datant de la fin du XIX e siècle, et consacré aux richesses minières de Corse et à leur exploitation. Richesses géologiques et minières de l’île
de Corse était le titre exact de ce
vieil ouvrage tout jauni par le temps.
Mais c’est le nom de son auteur qui devait s’inscrire durablement dans ma mémoire : celui de l’ingénieur et géologue Ugo Pandolfi. Il s’agissait d’un de mes ancêtres dont j’ignorais tout. Plus attaché que moi à la généalogie familiale, mon père m’expliqua alors que cet Ugo était son grand-oncle paternel, autrement dit le frère de mon arrière grand père. Il n’en savait d’ailleurs guère plus sur cet ancêtre géologue, excepté le fait qu’il était mort en Corse, où il avait passé l’essentiel de son existence. Toutefois, il ajouta qu’il avait entendu dire que le grand-oncle Ugo avait le privilège de reposer dans la terre de son jardin, quelque part dans l’île de Beauté. Ce n’était pas le cas de mon arrière grand père qui, à la suite du décès de ses parents, alors qu’il venait à peine de naître, fut adopté par une famille qui l’éleva en Toscane. Il n’apprit que très tardivement, lors de la guerre de 1914, l’existence de son propre frère.
Je prêtai peu d’attention alors à
ces maigres informations, et cela d’autant moins que je ressentais avant tout, à cet instant précis, que les mots de mon
père concernant la dernière demeure de notre lointain parent corse, avaient
quelque chose de bien plus personnel. Nous savions déjà à cette époque que son
cancer irait vite en besogne. Ses
médecins avaient été honnêtes. Les analyses de moelle écartaient toute
espérance ; mon père vivait ses derniers mois. Chaque jour écoulé était
comme la dernière page d’un livre dont on craint d’achever la lecture, en sachant
d’avance quelle tristesse, quel grand vide lui succéderont.
La malle contenait également
trois exemplaires de l’étrange nouvelle de Guy de Maupassant, Le Horla.
J’appris par la suite qu’il s’agissait en fait d’éditions originales des
différentes versions que l’écrivain publia de son vivant. Ce petit trésor de
bibliophile comprenait un numéro de Gil Blas, daté du 26 octobre 1886, contenant la
première version de la nouvelle, la première édition du Horla, publiée,
à Paris, par l’éditeur Paul Ollendorff, en 1887 ainsi que, chez le même éditeur,
la vingt-septième édition, publiée en 1893.
Enfin, un cinquième et dernier livre se trouvait dans la malle. A la différence des autres, celui-ci était conservé à part et soigneusement enveloppé dans un linge. Cet ouvrage, dont l’auteur n’était autre que Cesare Lombroso, s’intitulait : L’homme criminel, Etude anthropologique et psychiatrique. Il s’agissait du premier tome de la deuxième édition française, publiée à Paris par l’éditeur Félix Alcan en 1895. Paru dans la « bibliothèque de philosophie contemporaine » du célèbre libraire du boulevard Saint Germain, le livre contenait, en avant propos, une lettre d’ Hippolyte Taine du 12 avril 1887 et une préface rédigée par l’auteur.
Deux pierres fort curieuses, également protégées par un linge, venaient s’ajouter à cette littérature passablement hétéroclite. L’une, grise et blanche, était brute et prise dans une gangue de granit. L’autre, qui présentait des teintes différentes, montrait une surface polie et était accompagnée d’une minuscule étiquette sur laquelle on distinguait à peine les mots « diorite australienne ».
Tels étaient les seuls trésors de cette malle. Ils suivirent, à la mort de mon père, les meubles de sa modeste maison de Cannes que je fis acheminer en Haute Corse, où j’étais installé depuis plus d’une dizaine d’années.
La malle trouva une place dans ma maison du Cap corse, où elle occupe depuis une fonction particulièrement utile, puisqu’elle me permet d’y ranger couettes et couvertures quand mes chats ou l’hiver ne me les réclament pas.
Les différents ouvrages qu’elle contenait s’accommodèrent du désordre de ma bibliothèque. Seul l’ouvrage de Cesare Lombroso dont le titre avait éveillé ma curiosité, fut rangé à part sur l’étagère où j’empile les livres que je n’ai pas le temps de lire, mais auxquels je me promets régulièrement de consacrer mes loisirs à venir.
L’étui à violon, qui ne contenait rien d’autre qu’une vieille clé et son étiquette manuscrite, alla rejoindre dans un recoin de mon garage toute une collection d’objets disparates.
Quant aux deux pierres, des diorites orbiculaires en réalité, elles me servent depuis de presse-papier.
Une année passa.
En juin 2001, au retour d’une de
ces régates amicales qui m’avait, une nouvelle fois, procuré le plaisir de
traverser le canal de Corse de Bastia à Viareggio et retour, je pris quelques
jours de congés afin de retourner à Cannes.
J’avais rendez vous chez un
notaire pour clore la succession de mon père. Cette formalité me réserva une surprise.
Sans le savoir, mon père était le dernier propriétaire d’un bien situé dans un
village corse, dont l’existence fut révélée lors de l’examen successoral auprès
des chambres notariales. Ainsi, à ma très grande surprise, héritais-je d’une
maison de village, sise en Corse du sud, sur la commune de Serra di Scopamene.
De retour sur l’île, je mis à
profit quelques jours de vacances qui me restaient pour me rendre dans ce
village, où la liste des Pandolfi occupait une belle place dans l’annuaire
téléphonique. Il ne faisait guère de
doute que l’auteur des Richesses géologiques et minières de l’île de Corse
avait dû voir le jour dans cette région.
C’est à l’entrée de cette commune, en dépassant le panneau indicateur, que le nom de Serra retint mon attention.
Je l’avais déjà vu quelque part. Il me fallut de longues minutes pour rassembler
mes souvenirs, puis la mémoire me revint:
l’étiquette, la clé, le mot Serra tracé à l’encre, tout cela était dans
l’étui à violon de la malle. En
regrettant de ne pas avoir fait plutôt le rapprochement avec mon surprenant
héritage, je me rendis chez le notaire du village avec lequel j’avais pris rendez vous. Fort aimablement, après m’avoir
expliqué qu’il s’agissait d’une ruine en fort mauvais état qui menaçait les
maisons voisines, il se proposa de me conduire sur place. Le notaire n’avait pas menti : s’élevant
sur deux étages, les murs de la façade semblaient depuis longtemps sur le point
de s’effondrer, et seule la végétation qui avait pris possession de la bâtisse,
empêchait que tout ne s’écroule. C’était
fort dommage, car la vue et l’ensoleillement à cet endroit étaient tout à fait
remarquables.
Six mois plus tard, suivant les conseils d’un ami entrepreneur installé en Corse du sud, je décidais d’engager la rénovation de ma ruine de Serra. Quelques semaines après le début des travaux, je reçus un appel de mon ami maçon. Il disait que ses deux ouvriers marocains avaient trouvé, au niveau de la cave, dans les fondations de la veille bâtisse, une sorte de coffre en métal. Il l’avait aussitôt mis de côté pour moi et souhaitait que je vienne sur place y jeter un coup d’oeil.
Le week-end suivant, je me rendis donc à Tiuccia, dans les environs d’Ajaccio, où habitait mon artisan. Il me présenta le coffret métallique, et nous passâmes un long moment à tenter, en vain, de l’ouvrir. Il s’agissait d’un cylindre long d’une soixantaine de centimètres et d’un diamètre n’excédant pas trente centimètres, avec une serrure étroite à l’une de ses extrémités. Ce tube avait sans doute été autrefois inséré dans la maçonnerie d’un mur. Nous le secouâmes à plusieurs reprises afin de savoir s’il contenait quelque chose, puis, toujours vainement, nous essayâmes de l’ouvrir avec un crochet. Déçu, mon ami entrepreneur me conseilla de faire appel aux services d’un serrurier. Je le lui promis et pris congé de lui en emportant ma singulière trouvaille sous le bras.
Ce n’est qu’une fois au volant de ma voiture que l’image de la clé contenue dans l’étui à violon de la vieille malle traversa mon esprit comme une subite révélation. Et si cette clé était la bonne ? Tout excité à cette idée, curieux de savoir enfin ce que recélait ce vieux coffret de sûreté et certain pour le moins d’y trouver quelques bijoux anciens ou une petite collection de pièces d’or, j’arrivai chez moi, au Cap corse, sans ressentir la fatigue de cette longue traversée de l’île.
Je déposai le coffre sur mon bureau, puis je me rendis dans mon garage chercher l’étui à violon. Je trouvai la petite clé étiquetée de forme plate qu’il contenait et la nettoyai avec l’un des ces produits en aérosol qui servent à dégripper les métaux. Enfin, de retour auprès de mon précieux coffre, j’introduisis la clé en lui faisant faire un tour. La serrure fonctionna ; le coffre s’ouvrit.
Nous étions en février, plus précisément dans la nuit du dimanche 10 février 2002.
La découverte que je fis cette nuit là du journal de l’ingénieur Ugo Pandolfi ne bouleversa pas seulement ma vie : elle allait également ébranler toutes les certitudes acquises depuis le début du XXe siècle par la somme considérable de travaux scientifiques menés sur le corpus complet des aventures du détective Sherlock Holmes écrites par Arthur Conan Doyle.
L’holmésologie, cette discipline rigoureuse, initiée, dès 1912, par l’universitaire Ronald Knox et postulant le caractère historique et authentiquement biographique de ces aventures, venait de trouver en Corse une preuve matérielle irrécusable. Cette preuve était, là, sous mes yeux, entre mes mains : quatre carnets datés respectivement des années 1889, 1893, 1894 et 1895.
La découverte de ce journal manuscrit est tout aussi capitale pour les études et les sociétés holmésiennes d’Amérique, d’Europe et d’Asie que le serait, pour les éxégètes des deux Testaments, la mise à jour, au sommet du Monte Cinto, d’un débris de bois appartenant à l’arche de Noé ou à la croix de Jésus
Conscient de l’importance de ces carnets et de la responsabilité dont je me voyais investi, j’entrepris avant tout chose leur patiente transcription sur un support informatique par simple traitement de texte. Ce travail élémentaire allait me permettre d’engager, à l’aide de croisements avec des banques de données spécialisées, une longue étude des liens que ces écrits pouvaient avoir avec l’œuvre et la correspondance de Guy de Maupassant, d’une part, et le « canon » des aventures de Sherlock Holmes, d’autre part.
Au fur et à mesure de mes recherches, pour lesquelles j’eus la chance de pouvoir correspondre avec divers holmésologues français et étrangers, ainsi qu’avec l’une des meilleures et des plus aimables spécialistes de l’œuvre de Maupassant, l’importance des documents en ma possession se confirma.
Soucieux de protéger les précieux carnets, tout en souhaitant disposer d’une copie numérique de l’original sur laquelle les chercheurs pourraient travailler, je commis, faute de moyens, la plus terrible et la plus irrémédiable des erreurs.
Au tout début du mois d’avril 2002, je confiai les quatre carnets à l’un de mes proches amis, afin qu’il puisse les scanner et en établir une copie numérique de bonne qualité. Fonctionnaire au Trésor Public de Bastia, celui-ci disposait du matériel informatique nécessaire à cette opération. Par sécurité, il déposa le 5 avril le manuscrit de Ugo Pandolfi dans l’une des armoires métalliques de son bureau soigneusement fermé à clé. Dans la nuit du 5 au 6 avril, une charge explosive de forte puissance détruisit la quasi-totalité de la Trésorerie. Cet attentat, comme plusieurs dizaines d’autres cette année là, ne fut jamais revendiqué.
La preuve matérielle de l’existence de Sherlock Holmes et de son incroyable aventure corse venait de disparaître à jamais dans le sinistre. On ne retrouva rien des précieux carnets. Seule demeure, après ce funeste drame, la transcription que j’avais faite de leur incroyable contenu. C’est alors qu’il me fallut, sans preuves, convaincre un éditeur de révéler au monde la face cachée du plus grand détective de tous les temps.
La tâche est accomplie.
Est-il besoin de souligner, au nom de mon ancêtre, Ugo Pandolfi, et à l’instar du grand holmésologue William S. Baring Gould, qu’aucun personnage de ce livre n’est imaginaire ? Son auteur serait cependant fort heureux de connaître ceux qui prétendent l’être.
Jean Pandolfi-Crozier
Février 2004
Frescolaccio, Corse
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