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Serra di Scopamene – Avril 1895

J’ai reçu ces jours ci le tome premier de l’ouvrage en français de Cesare Lombroso, préfacé par monsieur Taine.[1]  C’est Sherlock Holmes qui me l’a adressé.  Depuis nos adieux, il y a un an, après la terrible nuit de Baker Street où le second de Moriarty a failli l’assassiner, Holmes ne m’a guère donné de ses nouvelles.

Dés mon retour en Corse, je lui avais envoyé, comme il me l’avait demandé pour ses hagiographes, une copie de mes carnets le concernant.[2]  Holmes m’avait fait parvenir en retour une très belle diorite australienne que je conserve précieusement.  Cette pierre est le rare objet qui me rattache à mon ami londonien sans m’entraîner dans une émotion insupportable.[3]  L’étui à violon vide que j’ai conservé, m’est devenu intolérable.  Sans doute parce qu’il me rappelle autant la haine de Sherlock Holmes pour Moriarty que sa douce passion pour la musique.

Le caractère brutal de notre séparation, en avril dernier, m’a profondément bouleversé.  J’ai chassé, avec douleur, par tous les moyens, les souvenirs de cette triste et pénible période.  Aussi ai-je jeté, en les brûlant, toutes les pages de mon journal depuis nos difficiles adieux de Londres.  Je me suis, aussi, décidé, enfin, à ne plus rien écrire d’autre que mes travaux de géologue.

Encore une fois, mon ami détective a raison :  la terre est, sans doute, une mère, sauvage et fragile à la fois, dans le ventre de laquelle il est parfois utile de savoir se réfugier.

Holmes en m’adressant l’étude de Lombroso a eu la délicatesse et la pudeur de ne joindre aucun signe, aucune trace, aucun mot qui aurait pu me bouleverser à nouveau et menacer ma volonté de ne me consacrer, désormais, qu’à mes études.

Je ne crois pas que je prendrai le temps de lire le pesant travail de Lombroso sur les anomalies atavistiques.  Monsieur Taine qui l’admire, affirme n’avoir aucune objection contre la peine de mort, si la société y trouve profit.

Je ne saurai jamais pourquoi Sherlock Holmes, cet ami véritable dont la compagnie me manque, s’est érigé en juge et transformé en bourreau.  J’ai été son complice. 

J’emporterai avec moi ce lourd secret. 

Pourquoi avons-nous assassiné les frères Moriartini ?  Pour éviter, certes, cette humiliation à la justice d’être une nouvelle fois un jeu d’escrime illusoire contre le crime.[4]  Mais mon ami, mon complice, avait, lui, une raison bien plus profonde que je ne saurai jamais.

Holmes n’eût-il pas existé, je n’aurais pas fait moins :  peut être seulement a-t-il jeté un peu de lumière sur la partie la plus sérieuse de ma vie.[5]

***


[1] Hippolyte Taine (1828-1893).  Cette précision que fournit le journal de l’ingénieur Ugo Pandolfi permet de vérifier qu’il s’agit précisément de la deuxième édition française de l’ouvrage de Cesare Lombroso, L’Homme Criminel, qui fut publié à Paris, par la librairie Félix Alcan, en 1895 avec, en préface, une lettre que le philosophe Hippolyte Taine adressa à Lombroso le 12 avril 1887.

[2] Ce dernier détail est capital pour l’une des dernières énigmes de l’holmésologie.  Il permet d’expliquer en effet comment certains passages des nouvelles  publiées, par John Watson ou Arthur Conan Doyle, après 1894, ressemblent, mot pour mot, à un véritable et vulgaire plagiat de certains passages du journal du géologue Ugo Pandolfi.

[3] Il s’agit certainement de l’une des deux diorites orbiculaires que j’eus la chance de découvrir à Cannes, en 1999, dans une malle qui contenait également l’édition française de L’Homme Criminel, parue en 1895.

[4] Souligné dans le manuscrit du journal de Ugo Pandolfi, ce passage est en réalité une citation, extraite du préambule écrit par Cesare Lombroso en décembre 1894 pour l’édition française de son ouvrage. Cette particularité atteste que, contrairement à ce qu’il écrit dans son journal, Ugo Pandolfi commença à lire l’ouvrage du professeur Lombroso que lui avait adressé son ami londonien.  Il est à noter également qu’à la différence des hagiographes de Sherlock Holmes, Ugo Pandolfi a cherché, en la soulignant de sa main, à indiquer que cette phrase ne lui appartenait pas.

[5] Cette dernière phrase atteste, une fois de plus, que les hagiographes de Sherlock Holmes ont très largement utilisé le journal du compagnon corse du détective, y compris à des fins étrangères à la narration directe des aventures du locataire de Baker Street.  Ainsi, en 1927, Arthur Conan Doyle, détourne à son profit cet ultime passage de l’ingénieur Ugo Pandolfi, pour affirmer, dans la préface de l’édition originale anglaise de The case-book of Sherlock Holmes que l’existence de Sherlock Holmes a porté ombrage à la partie la plus sérieuse de son œuvre littéraire !

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