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Londres – Mercredi 4 avril 1894

Si la journée d’hier était placée sous le signe de la fortune, ce mercredi a été le jour de mon initiation au monde obscur de la politique et de la diplomatie.  Le deuxième déjeuner avec Mycroft pour lequel Sherlock Holmes était venu me chercher comme convenu, a été pour moi la source des plus surprenantes révélations.

Tout commença dans le salon des étrangers dès que Mycroft Holmes nous eut rejoints.

-Sherlock m’a dit que vous étiez parti de Corse pour Paris l’année du retour des cendres de Pascal Paoli.  Avez-vous assisté à cette cérémonie, monsieur Pandolfi ?

-Non ! répondis-je.  C’était le moment où je devais embarquer avec mon ami Guy de Maupassant.  Mais je m’en souviens, tous les journaux ne parlaient que de ça.  Quel grand personnage.  Le père de notre patrie corse a pour vous, Anglais, une grande importance, n’est ce pas ?  demandai-je par pure courtoisie.

-Comme toutes les créatures dont nous avons souvent agité les ficelles, monsieur !  me répondit Mycroft Holmes avec un   ironique sourire, en levant son verre dans ma direction.

-Quoi, monsieur !  m’écriai-je.  Que voulez vous dire ?  Soupçonnez vous Paoli d’être une marionnette ?  ajoutai-je, ahuri et choqué par la remarque insultante de notre hôte à l’égard du babu de la nation corse.

-Calmez vous, mon ami !  intervint Sherlock Holmes.  Mon frère adore tenir des propos provocateurs.  Si Mycroft n’était pas au service de notre Royale Majesté, je crois qu’il finirait socialiste pour peu que les disciples de monsieur Karl Marx lui garantissent le confort de son Club !  ajouta Holmes en riant.

- Je ne voulais pas vous fâcher, monsieur l’ingénieur ! dit à son tour Mycroft Holmes.  Mais l’histoire a ses faits comme les sciences de la nature ont leurs lois.

-Expliquez vous alors, monsieur Holmes.  Je suis curieux d’entendre votre version de l’histoire d’un homme dont James Boswell, le premier, a fait le plus grand des éloges et dont les meilleurs de vos artistes ont montré, au monde entier, la figure d’honnête homme, courageuse et exemplaire.

-Votre enthousiasme et votre naïveté m’amusent,  monsieur Pandolfi.  Et d’autant plus que vos propos eux-mêmes contiennent les arguments qui fondent les miens ! dit Mycroft en me fixant de ses yeux gris.

-Que voulez vous dire ?  Je ne comprends pas !

-Croyez vous vraiment, cher ami, que le jeune Boswell ait pu, par son seul talent, fabriquer la légende vivante que fut Paoli à partir de 1765 ?

-Oui, monsieur !  Je le crois !  N’est ce pas la vérité ?  demandai-je, soudain troublé par la demande assurée de Mycroft Holmes.

-C’est la vérité de la légende elle-même, cher ami.  Mais la réalité est bien différente.  Les légendes ont toujours une histoire.  Notre Boswell était, en 1765, un jeune chien qui ne rêvait que de gloire littéraire et de succès.  Il cherchait, tout en préparant l’hagiographie de Samuel Johnson, un autre grand homme dont la gloire ferait la sienne.  Il a été facile de le faire aller vers votre Pascal Paoli.  C’est votre philosophe Jean-Jacques Rousseau qui s’est chargé d’orienter ses pas vers votre île et votre héros.  Il n’y avait plus qu’à attendre ! dit Mycroft dans un nouveau rictus plein de condescendance.

-Mais qui attendait ?  Et quoi d’abord ?  demandai-je.

-L’Angleterre, mon ami !  L’Angleterre !  soupira Mycroft.  En 1765, Boswell avait été chargé de suggérer à Paoli une alliance avec l’Angleterre.  Trois ans plus tard lorsque l’habileté de la France à acquérir la Corse s’avéra et que votre petit Etat eut besoin d’argent et de secours, l’hagiographie de Boswell venait à point pour accabler la France.  Nous avons à ce moment là fait ce qu’il fallait pour donner aux écrits de Boswell une dimension européenne qui, de nos jours, rendrait jaloux bien des libraires et bien des écrivains !  ajouta Mycroft Holmes.

-Savez-vous, cher ami, que les anarchistes appellent cela, aujourd’hui, de la propagande.  Ils ont, là-dessus, des théories fort brillantes.  Mais les conseillers diplomatiques de la Couronne   ont pris, en ce domaine et grâce à l’affaire corse, une longueur d’avance depuis 1769.  Nous avons fait traduire ce tour[1] de votre île en allemand et en italien dès 1768.  Puis, l’année suivante, nous avons encouragé les traductions en français et en néerlandais.  L’Angleterre a fait de James Boswell un auteur connu dans toute l’Europe parce que la diplomatie secrète de la Couronne avait besoin de transformer votre Paoli en héros légendaire.  Voila ma vérité, monsieur Pandolfi.

-La diplomatie secrète, dites vous ! Est-ce à dire que toutes ces actions étaient officieuses ?  demandai-je, au comble de la confusion.

-Bien sûr, mon ami ! répondit Mycroft Holmes.  Bien plus qu’officieuses.  Depuis 1763, la position de mon pays était officiellement définie par une Proclamation qui interdisait toute action d’assistance en faveur des Corses.  Officiellement, Paoli et ses patriotes étaient des rebelles et mon pays mit un terme aux relations commerciales avec votre île.  Mais, même en 1768, quand le cabinet britannique et notre ambassadeur ne se faisaient plus aucune illusion sur le sort que la France réserve à la Corse, cette position officielle ne nous empêcha pas d’envoyer des espions et de livrer quelques armes aux insurgés.

-Je suis étourdi par tout ce que vous m’apprenez, monsieur.  Et quelle grande connaissance vous avez de cette période.  C’est étonnant !  dis-je, de plus en plus impressionné par ce que Mycroft Holmes me révélait de l’histoire de mon île.

-Voyez vous, monsieur, c’est que l’affaire corse est devenue un cas d’école qu’étudient tous nos jeunes diplomates.  Car l’exemple de vos insurgés prit une ampleur qui   dépassa de loin les frontières stratégiques de votre petite île.  A partir de 1770, il ne s’agissait plus de la Corse.  La légende patriotique que nous avions contribué à embellir, s’est retournée contre mon pays et ce revers de la médaille coûta bien des drames à l’Angleterre.

-Je comprends mieux !  dis je.  Vous parlez de vos colonies d’Amérique !

-Exactement, monsieur Pandolfi !  me répondit Mycroft.  Boston et Philadelphie refusèrent d’abord les importations de thé anglais.  Puis nos treize riches colonies d’Amérique passèrent de la contestation de la tutelle britannique à la révolte, puis de la révolte à la rébellion.  Notre pays fut littéralement coupé en deux.  Lord Grafton[2] qui avait emporté l’adhésion du Parlement quand il s’était agi, avec l’annexion de la Corse par la France, de ne pas prendre le risque d’un conflit avec les Français, dut céder la place aux partisans de la manière forte quand nos colons en Amérique s’engagèrent sur la voie de l’indépendance.  Vous n’ignorez pas, cher ami, que les partisans de Washington baptisaient des villes du nom de Pascal Paoli et que votre vieille guerre d’indépendance contre Gênes était devenue la référence de celui qui allait devenir le premier président de l’Union ?

-Notre héros était devenu un symbole et mon île un exemple !  dis-je avec fierté, comprenant, soudain, avec les explications de Mycroft, combien le double jeu de l’Angleterre avait pu se transformer en une cruelle menace pour l’unité  même de son empire.

-On ne fabrique jamais un mythe impunément ! dit Sherlock Holmes en posant sur la table sa blague de tabac noir.  Qui sait si l’esprit de sécession corse n’empoisonnera pas un jour nos amis français et leur gouvernement ?

Mycroft Holmes porta très lentement son verre à ses lèvres.  Il dégusta avec une lenteur toute aussi paresseuse le vin blanc de Rogliano qui, de nouveau, avait accompagné notre déjeuner.  Sherlock Holmes, vers qui je tournai mon regard, paraissait s’ennuyer un peu de cette longue conversation historique.  Le détective emplit la pipe que je lui avais offerte à Porticciolo et m’encouragea d’un hochement de tête à poursuivre, avec son frère, la remontée du temps.

-Au cœur de Londres, Paoli exilé était donc devenu un danger pour l’Angleterre.  Il défendit la cause des insurgés d’Amérique ?  dis-je en interrogeant Mycroft.  Celui-ci étouffa un grand éclat de rire.

-Fort heureusement, l’Angleterre a veillé à éviter une telle inconvenance, cher ami !  me répondit Mycroft.  Il s’agissait alors d’une affaire de politique intérieure anglaise, ne l’oubliez pas, et votre grand guerrier avait besoin de repos.  Son unique obsession pour son île et son goût du confort firent très vite de votre Paoli le plus inoffensif des patriotes corses.  Son silence fut tel que même les partisans de Wilkes qui avaient récoltés des fonds pour la cause corse, finirent par traiter votre héros d’esclave abject.[3]

-C’en est trop, monsieur !  Vous insultez la mémoire de Pascal Paoli !  m’écriai-je, révolté par l’affront.  Comment pouvez vous supposer la corruption d’un tel homme ?

-Allons, mon ami !  Ne prenez pas aussi mal, mes propos ! dit Mycroft, surpris par mon éclat soudain.

-Mycroft n’a pas l’habitude de vos échanges véhéments, Pandolfi !  intervint calmement Sherlock Holmes avec un fin sourire.  Mon frère vit dans un Club dont les règles sanctionnent la moindre parole, et dans un bureau de Whitehall où l’ombre d’un seul mot enthousiaste est considérée comme une faute de goût impardonnable.  Ne vous offusquez donc pas de sa manière toute diplomatique de raconter l’histoire de votre île.

-Mais tout de même, Holmes, votre frère vient de sous entendre que Pascal Paoli a été corrompu !  dis-je en m’efforçant  de sourire à nouveau en direction de Mycroft.

-Disons que nos services ont tout fait pour que votre grand exilé soit entouré et flatté comme son rang l’exigeait.  Notre Souverain avait donné l’exemple.  Georges III l’invita immédiatement à la Cour et accorda à votre héros une pension royale de 2000 livres sterling.  L’influent révérend Burnaby[4] loua pour lui un luxueux appartement dans l’élégant quartier de Old Bond Street.  Boswell, son ami Johnson et sir Joshua Reynolds s’occupèrent de l’introduire au sein du Literary Club et de la Royal Society des Beaux Arts.[5] Plus tard, le médecin de la Reine, sir John Pringle se chargera de son initiation maçonnique et Paoli eut ses entrées à Freemason’Hall.  C’est même là que votre grand homme donnait parfois rendez vous à sa belle Maria...

-Attendez, je vous en prie !  dis-je, brusquement.  Paoli était donc bien franc-maçon ?  C’est ce que vous venez de dire, n’est ce pas ?  Et qui était donc cette Maria ?  Vous m’en dites trop à la fois, monsieur, et j’ai du mal à vous suivre...

-Voilà, Mycroft, que vous avez réussi à piquer la curiosité de notre ami !  intervint Sherlock Holmes.  Vous devez maintenant nous dévoiler la vie privée de ce monsieur Paoli.  A moins –ajouta le détective avec un rictus amusé- que ces révélations ne soient enfouies à jamais dans les archives secrètes de la Couronne ? 

-Boswell était à cette époque l’un des Grand Maître de la Grande Loge d’Ecosse !  poursuivit impassible Mycroft Holmes.  Paoli fut initié en 1778 et introduit à la Loge des « Neuf Muses » de la Grande Loge Unie d’Angleterre.  Il fut certainement un franc-maçon recherché.  Votre héros était à la mode, monsieur Pandolfi.  Et bien après le malheureux épisode du Royaume anglo-corse, Paoli que nous avions définitivement écarté, fut cependant admis dans la Loge du Prince de Galles en personne.[6]

-Malheureux épisode, dites vous ? interrogeai-je.

-Oui, cher ami.  Le dernier militaire anglais qui quitta votre île en 1796 fut le vicomte Horatio Nelson !  me répondit Mycroft.  Ce n’est pas le meilleur souvenir que nous gardons de notre grand amiral.[7]

-Aboukir et Trafalgar nous ont bien vengés de l’épisode corse ! intervint Sherlock Holmes en savourant le cognac qu’on venait de nous servir.

-Et la femme ?  demandai-je sans relever la cruelle allusion de Sherlock Holmes à nos défaites navales.  Qui était cette Maria ?

-Maria ?  répéta Mycroft Holmes en prenant le temps de respirer les vapeurs de l’alcool qu’il faisait tourner lentement dans son verre.  Maria Cosway ! répondit il.  C’était une artiste de grand talent avant même d’être l’épouse du peintre Richard Cosway qui fit lui-même, du reste, le portrait de votre Pascal Paoli.[8]

-Maria...Cosway ! répétai-je.  Cette femme a-t-elle tenu un rôle important dans la vie de Pascal Paoli ?  Je veux dire... dans sa vie amoureuse ?

-Cela, mon ami, je ne vous le dirai pas !  me répondit Mycroft.  Car, voyez vous, nous n’en savons rien.  Ils se rencontraient très souvent à Londres et ils se sont longtemps écrit.  Sur ce point les rapports de nos agents de l’époque sont formels.  Mais il faudrait pouvoir lire leur correspondance pour savoir quels pouvaient bien  être les sentiments de Pascal Paoli envers la séduisante Maria Cosway.  Or, cher ami, nous ne possédons pas ces lettres.  Je peux seulement vous dire qu’il y a toujours de l’ironie dans les faits de l’histoire, monsieur Pandolfi.  A la mort de Pascal Paoli, Maria Cosway était depuis longtemps en France où elle était devenue une amie intime du  demi frère de Letizia Bonaparte, le Cardinal Joseph Fesch, que Napoléon venait de faire nommer Archevêque de Lyon.[9]

-Quel monde de noirceur est donc votre diplomatie !  Tout ce que vous venez de me dire m’accable, monsieur, pardonnez moi. Je suis loin de mon univers.

-Vous connaissez mieux l’histoire de la Terre que  celles des Nations qui la peuplent.  Voilà tout, mon cher ami !  me répondit Mycroft Holmes en se levant lentement de son siège.  Voulez vous que nous marchions un peu ?  J’ai une surprise pour vous, monsieur le géologue.

-J’espère, Mycroft, que votre surprise sera plus agréable que la somme de compromissions que vous venez de dévoiler à notre ami !  coupa Sherlock Holmes.  Regardez le donc.  Notre déjeuner l’a totalement désolé.  Venez, Pandolfi !  L’air de Pall Mall nous fera le plus grand bien.

Sortis du Diogène Club, nous marchâmes dans Pall Mall jusqu’à tourner dans Whitehall.  Mais je n’arrivais pas à sortir de cette espèce de labyrinthe dans lequel l’Angleterre et ma Corse se mêlaient sans cesse, et où Mycroft Holmes venait de m’enfermer.

-Votre Couronne, monsieur, a donc espionné sans trêve notre pauvre Pascal Paoli ?  demandai-je encore, tout en marchant.

-Après sa défaite de 1769 seulement !  me répondit Mycroft.  Filippo Massiera était l’un des proches fidèles de Paoli, son secrétaire en quelque sorte.  Massiera l’accompagna dans son exil.  Il fut même l’un des artisans du retour de Paoli à Paris où votre Assemblée Constituante l’accueilla.  Ce Massiera était effectivement l’un de nos agents, monsieur Pandolfi.[10]

-Vous êtes incroyable, monsieur !  dis-je.  Ainsi depuis que mon île a conquis sa liberté, votre pays s’est toujours servi de Paoli pour comploter contre la France !

-Bien avant votre Pascal Paoli !  me répondit Mycroft Holmes.  Je crois bien, cher ami, que la Couronne a commencé à regarder votre île avec intérêt lorsque la Cour d’Espagne s’est détournée des affaires de Corse.  Disons vers les années 1733 ou 1735.  Est-ce que le nom de Théodore de Neuhoff vous rappelle quelque chose, monsieur Pandolfi ?

-Théodore Premier !  m’exclamai-je.  Oui, monsieur.  C’est l’une de nos curiosités historiques.  Un aventurier qui débarqua en Corse, se nomma Roi de l’île et ne resta qu’un été.  Je ne sais même pas en quelle année cela eut lieu.  Pourquoi cette question ?

-C’était en 1736, au mois de mars, cher ami ! répondit Mycroft en s’arrêtant pour reprendre son souffle.  Théodore de Neuhoff débarqua sur la côte est de votre île et distribua des fusils, des munitions, des canons et des souliers à tous ceux qui voulaient bien le suivre.[11]  J’avoue que l’on ne sait pas exactement qui, de l’Espagne, de l’Angleterre ou de l’Autriche, finança cette curieuse expédition.  Ce que je peux vous assurer, monsieur Pandolfi, c’est que le voyage de cet aventurier avait été préparé à Tunis et que le Bey et notre Consul là bas n’étaient pas étrangers à cette expédition.  Nous sommes arrivés, Sherlock.  C’est là !  ajouta Mycroft en m’invitant à pénétrer dans le hall d’un immeuble du gouvernement. 

Nous allâmes, dans les derniers étages, le long d’un interminable couloir.  Nous passâmes devant une série de portes.  Chacune avait son chiffre composé de lettres et de nombres.  La pénombre était telle que je ne pus distinguer l’identification de la porte devant laquelle Mycroft Holmes s’arrêta brusquement.

-Voyez vous, monsieur Pandolfi, lorsque Sherlock m’a informé des nécessités d’aller  en Corse afin de poursuivre Moriarty, j’ai fait rassembler tout ce que les archives de nos ministères pouvaient contenir sur votre île.  J’étais loin d’imaginer que nous possédions autant d’informations, même si je n’ignorai pas, bien évidemment, que nos investissements stratégiques en Méditerranée sont anciens et très patients. Vous comprenez à présent pourquoi j’ai pu vous paraître si bien informé sur l’histoire de votre peuple et votre général Paoli.

-J’avoue, monsieur, que toutes vos connaissances m’ont vivement impressionné !  répondis-je alors que Mycroft Holmes entrouvrit la porte devant laquelle nous attendions.

-Ce que vous allez voir à présent, cher ami, est une preuve matérielle de cet intérêt que nous avons toujours porté à votre terre.  Mais c’est aussi l’une de ces preuves matérielles que mon frère a le don de savoir récolter pour accabler les coupables.  Il ne s’agit pas de crime dans cette salle obscure.  Il ne s’agit que d’un vol.  Mais vous allez comprendre, mon ami.  Attendez un instant avant d’entrer.  Il faut d’abord que je fasse un peu de lumière !  acheva Mycroft Holmes en pénétrant dans la pièce où il disparut dans l’obscurité.

Soudain la salle s’éclaira.  Et brusquement je compris.  Le plan terrier de la Corse s’étalait devant moi ou plutôt, devrai-je dire, sous mes pieds.  Les trente neuf rouleaux, dessinés et aquarellés par les meilleurs cartographes de Louis XV au Directoire, se trouvaient là, assemblés.  Ils étaient posés au sol sous d’épaisses plaques de verre sur lesquelles j’avançai.

J’étais fasciné, ébloui.  Je marchai sur ma terre.  J’étais dans la carte de mon île.  En elle.  Comme si, par magie, les cartographes du XVIII em siècle m’avait inclu dans leurs relevés scrupuleux.  Je ne pus maîtriser mon émotion.  Mes yeux s’embuèrent.  Je pleurai tant ce sentiment était troublant.

Etais-je devenu un homme-oiseau ?  J’hésitai à avancer, comme pris d’un vertige.  Puis je m’engageai et franchis   mon île, ma terre, d’est en ouest, de la mer à la mer.  En quelques pas.  Puis je voulus prendre ma mesure de l’île.  J’allai des Bouches de Bonifacio à la pointe extrême du cap corse.  Puis, dans l’autre sens, du nord vers le sud.  Je comptai chacun de mes pas.  Je vérifiai les enjambées.  Je m’assurai que mon île était bien là, à Londres, sous mes pieds.

Je ne rêvais pas.  Tout cela était bien réel.  Mycroft se tenait au fond de la pièce, au-delà de la pointe nord de l’île.  Derrière moi, Sherlock Holmes, était resté à l’entrée, debout sur les Bouches de Bonifacio.  Et, moi, j’étais, là, comme le Gulliver de Swift en Laputa,[12] au milieu de mon île de papier.

Je tentais d’embrasser la pièce du regard.  Il me fallait en connaître les dimensions.  Il me fallait mesurer l’assemblage des rouleaux.  Sherlock Holmes devina mon intention.

-Prenez ceci, Pandolfi !  C’est plus précis que les pas !  me dit il en me donnant le mètre d’arpenteur qu’il gardait toujours avec lui.

A genoux sur le sol de verre, je mesurais les rouleaux du terrier avec précision.  Le tableau complet qu’offrait leur assemblage, mesurait dans la longueur, du nord au sud de l’île, dix huit mètres et 72 centimètres, soit vingt quatre rouleaux, large, chacun, de soixante dix huit centimètres.  Dans sa largeur la plus grande, le plan de la Corse d’est en ouest, comptait neuf mètres et soixante trois centimètres.  Il s’agissait bien de la carte de mon île à l’échelle d’un dix mille huit centième, celle là même que nous avions consultée, avec Holmes, à Ajaccio, dans les archives du département.

-Il y a donc trois exemplaires du plan terrier de la Corse et non deux, contrairement à ce que j’ai pu vous dire à Ajaccio, Holmes !  dis-je alors en regardant à la fois Sherlock et son frère.

-Non, monsieur Pandolfi ! répondit Mycroft Holmes.  Officiellement cette carte n’existe pas.  Il n’y a que deux exemplaires de ce travail remarquable.  L’un des deux fut remis au gouvernement britannique en 1796, avant la fin du Royaume anglo-corse.  Cet exemplaire fut transféré à Londres où il resta jusqu’à ce que votre ministère de la guerre le rachète à l’Angleterre.  Nous vous l’avons revendu bien volontiers.  Les services de la perfide Albion ont simplement pris la précaution de faire établir une copie parfaitement exacte de ce merveilleux document.  Mais cette copie n’existe pas, cher ami, et vous ne l’avez jamais vue, monsieur Pandolfi.

-Incroyable !  Vraiment incroyable !  dis-je, étourdi, riant presque tant la situation était cocasse.  Mais...alors...pourquoi me révéler son existence ?  demandai-je.

-Il est rare, voyez vous, que mon frère Sherlock se lie d’amitié !  me répondit Mycroft.  Ce qu’il m’a dit de vous, Ugo, et le fait que Sherlock vous conduise jusqu’à moi, m’incitent à penser qu’il existe entre vous un lien d’une exceptionnelle qualité.  Aussi je tenais à vous offrir quelque chose d’exceptionnel.  Je n’ai rien trouvé de mieux que l’aveu de ce trésor dérobé et le silence auquel il nous oblige, tous les trois.  C’est ma manière à moi, cher ami, de vous remercier et de partager avec vous un peu de vos aventures.

-A ce propos - ajouta, très vite, Mycroft  qui semblait  vouloir ne  laisser aucune place à son  émotion - si vous profitiez de cette belle carte, Sherlock, pour me montrer les chemins de votre périple.  Votre première étape était à Ajaccio.  C’est par là, Sherlock, que vous avez découvert cette île ? dit Mycroft en indiquant la direction avec son pied.

-Puisque l’heure est à la franchise, Mycroft, je dois avouer la vérité à mon ami Ugo ! dit, d’un ton grave, Sherlock Holmes en s’approchant de moi.  Je vous ai menti depuis le début, mon ami.

-Menti ?  Vous ?  Que voulez vous dire, Holmes ?  Parlez !

-Mon voyage, avec vous, Ugo, n’était pas mon premier séjour dans votre île ! répondit calmement Holmes en me souriant.

-Sherlock !  Vous voulez dire que...

-Que je m’étais déjà rendu en Corse, oui.  Dix mois avant notre rencontre à Montpellier.  Je ne pouvais rien vous révéler, mon ami.  J’étais sur la piste de Bozzo et de l’école du crime de Sartène.  Je venais de Naples où j’avais obtenu les renseignements confirmant que Moriarty avait un frère et que celui-ci vivait en Corse.  Je me suis rendu dans votre île en passant par la Sardaigne, ensuite je me suis installé à Sartène sous divers déguisements.  J’y suis resté jusqu’au mois de juin 93, suffisamment pour être sûr que le repaire de Moriarty était bien dans les environs et que le va et vient des notaires cachait quelque chose.  Voilà, la vérité, mon ami.

-Vous aviez donc obtenu vous-même les informations capitales que Réouven avait transmises au commissaire Le Villard et au lieutenant O’Near?

-Oui, Ugo ! répondit Holmes en riant.  Et pour une raison toute simple, mon ami :  Réouven, c’est moi.

-Vous...mais...alors...pourquoi ?  balbutiai-je, ébranlé à nouveau par cette nouvelle révélation.  Pourquoi... n’êtes vous pas resté, Holmes ?  Pourquoi avoir attendu ? Et pourquoi vous cacher sous l’anonymat de Réouven ?

-Si j’étais resté encore à Sartène, je risquai d’être découvert et de donner l’alerte à la bande de Moriarty.  Je ne pouvais pas prendre le risque de le laisser m’échapper une nouvelle fois.  D’autre part, je n’avais pas le droit d’agir seul, sans réunir notre comité.  Enfin, avec le code de Réouven que j’avais déjà utilisé, j’étais sûr que nos amis ne douteraient pas un instant des informations qu’ils recevaient par ce canal.  Il n’y avait pas d’autre solution.  Le comité n’aurait jamais accepté que je me mette moi-même en danger en allant seul sur la piste de Bozzo à Naples, en Sardaigne et en Corse.  Je n’avais pas d’autre choix.  Il fallait que je sache et d’abord à l’insu des membres du comité.  J’étais donc contraint d’agir dans l’ombre.  Vous connaissez toute l’histoire maintenant.

-Vous avez pris des risques énormes, Sherlock !  répondis-je, avec une frayeur rétrospective.  Si vous aviez été démasqué à Sartène, vous n’en seriez pas sorti vivant.

-Et nous ne nous serions jamais rencontrés à Montpellier !  ajouta Holmes avec un petit rire.

-Justement, Holmes, à propos de notre rencontre, pourquoi avoir choisi de me demander de vous accompagner en Corse ?  demandai-je.  Vous n’aviez pas plus besoin de guide que de masque !

-C’est l’une  des règles de notre comité, mon ami.  Quelles que soient mes aventures, elles doivent avoir un témoin ! répondit Sherlock Holmes.  Quant à la question de savoir pourquoi, c’est vous que j’ai choisi, je vous répondrai que c’est là, la part qui revient à notre ami Maupassant !  ajouta Holmes en prenant mon bras.

-A Guy, Sherlock ?  Qu’ avait-il  dit à mon sujet ?

-Tout ce que Guy de Maupassant m’a écrit vous concernant, Pandolfi, dit que vous êtes un honnête homme, au sens où on l’entendait au siècle dernier.  C’est pour cela que j’ai voulu vous rencontrer et choisir de vous faire mon complice !  ajouta Sherlock Holmes en m’entraînant avec son frère dans l’interminable couloir de l’étrange immeuble de Whitehall.

Revenus devant le siège du Diogène Club pour lequel Mycroft nous quitta, Holmes et moi prîmes un fiacre dont le cocher nous a franchement distrait de toutes les émotions de cette journée.  L’homme pesta tout le long du chemin contre le chantier du Tower Bridge.  Selon notre cocher, ces travaux allaient ruiner pour longtemps la circulation, déjà bien impossible, des rues de Londres.  Avant de me déposer à mon hôtel, Holmes fixa notre prochain rendez vous.  Nous devons nous retrouver à la station de fiacres de Park Lane , demain, à partir de cinq heures.

-Sherlock !  dis-je, alors que nous allions nous séparer.  Je n’en reviens toujours pas que vous en soyez à votre deuxième voyage dans mon île.

-Savez vous, Ugo, que les guides destinés aux touristes affirment souvent qu’il faut au moins deux voyages pour bien voir la Corse ! répondit Holmes, en riant dans la voiture qui l’emportait déjà.


[1] En anglais dans le texte.  Afin de préparer le succès de An account  of Corsica, James Boswell distilla dans diverses gazettes des extraits du récit de son voyage. Il inventa même, dans la London Chronicle, les aventures feuilletonesques d’un agent secret du gouvernement corse qu’il nomma Romanzo. The Journal of a Tour to Corsica est un texte autonome qui est cependant inséparable de An Account of Corsica, the Journal of a Tour to that Island and Memoirs of Pascal Paoli parut à Glasgow et à Londres le 13 février 1768.

[2] Lord Grafton  était premier Lord de la Trésorerie, premier des ministres en quelque sorte, à l’époque où Pascal Paoli arriva, pour la première fois, en 1769, en exil, en Angleterre.

[3] Les banquiers et les marchands de la City qui avaient été les principaux bailleurs de fonds de la cause corse,  étaient également  les principaux soutiens de John Wilkes (1727-1797) pamphlétaire et chef de l’opposition aux tories et à Georges III. Par prudence et par crainte d’être instrumentalisé par les partisans de Wilkes, Pascal Paoli refusa de rejoindre l’Association des Amis de Wilke lorsque celui-ci fut exclu du Parlement pour atteinte à l’autorité royale. Comme l’écrit fort bien Paul-Michel Villa dans son ouvrage  L’autre vie de Pascal Paoli : la déception des partisans de Wilke  fut à la mesure de leur générosité passée.  Leur sympathie se mua en colère. Leur presse couvrit Paoli d’insultes et l’accusa de s’être vendu au roi pour le prix de sa pension.

[4] Le pasteur protestant Andrew Burnaby (1734-1812) qui avait été vice-consul d’Angleterre à Livourne, avait rencontré Paoli, en Corse, dès 1766. Il assura également, durant cette même période, le passage des fonds qui étaient collectés en faveur des insurgés corses.

[5] Le moraliste et lexicographe Samuel Johnson (1709-1784) et le peintre  sir Joshua Reynolds (1723-1792) fondateur de la Royal Academy  des Beaux Arts, fondèrent ensemble le très fermé Literary Club.  James Boswell (1740-1795) publia, en 1791, la Vie du Dr Johnson qui est toujours considérée comme l’un des chefs d’œuvre biographique de la littérature anglaise.

[6] Selon les sources autorisées de la Grande Loge Unie d’Angleterre, la Loge du Prince de Galles dans laquelle Pascal Paoli fut admis  le 21 février  1800 et à laquelle le Prince de Galles, lui-même, donna le nom du héros corse, fut fondée le 20 août 1787.

[7] Horatio Nelson, duc de Bronte (1758-1805) fut tué, au nord-ouest du détroit de Gibraltar, à la bataille décisive de Trafalgar qu’il remporta sur la flotte franco-espagnole.

[8] Le peintre Richard Cosway, célèbre autant pour ses miniatures que pour ses excentricités, a peint le portrait de Pascal Paoli  en 1784.  Celui-ci fut exposé au Salon de la Royal Academy en 1798. Cette huile sur bois est aujourd’hui conservée au Palazzo Pitti à Florence.

[9] Maria Hadfield, née à Florence en 1760, épousa, à Londres, à l’age de vingt ans, le peintre Richard   Cosway. A Paris, à partir de 1801, afin de reproduire les œuvres de la Grande Galerie du Louvre, Maria Cosway deviendra très vite la conseillère artistique et l’amie intime  du collectionneur  Joseph Fesch (1763-1839). Maria Cosway mourut  à Lodi en 1838. Sur les relations que Maria Cosway entretint avec Pascal Paoli et la correspondance qu’ils échangèrent longtemps, on lira l’excellent ouvrage de Paul-Michel Villa, L’autre vie de Pascal Paoli, publié en 1999 aux éditions Piazzola, qui livre des lettres inédites de Paoli  découvertes à Londres.

[10] Aussi incroyable qu’il paraisse, cet aveu surprenant de Mycroft Holmes que rapporte Ugo Pandolfi, trouvera sa confirmation quatre vingt seize ans plus tard dans les travaux de l’historien britannique John Mac Earlan  publiés, en 1990, sur les archives des services secrets de la Couronne.  Familier de Paoli, depuis leur fuite commune de Porto Vecchio, en 1769, Philippe Massiera, instigateur de l’engagement des Corses aux sièges de Mahon et de Gibraltar, était en réalité un agent secret au service de l’Angleterre.  Dès la prise de la Bastille, il passa de Londres à Paris afin de préparer le retour en Corse de Paoli.  De 1789 à 1790, Massiera adressa au service britannique de renseignement de Evan Nepean pour qui il travaillait directement, plusieurs rapports et documents secrets sur la situation française.  L’un d’eux proposait le passage de la Corse sous contrôle britannique.

[11] Le baron de Neuhoff, né à Cologne en 1694, débarqua en Corse le 12 mars 1736.  Il accosta sur la plage d’Aleria à bord d’un navire battant pavillon anglais.  Les historiens s’accordent, de nos jours, pour dire que Théodore de Neuhoff était l’instrument d’une diplomatie interlope et qu’il était à la solde d’une puissance européenne. 

[12] Dans les Voyages de Gulliver (1726) de l’irlandais Jonathan Swift (1667-1745), Laputa est une île volante habitée par des savants tandis qu’à Lilliput les habitants ne dépassent pas six pouces.

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