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Londres – Lundi 2 avril 1894

Holmes est venu me prendre à mon hôtel comme convenu.  Nous sommes allés dans Pall Mall, non loin du Carlton.

-C’est là qu’habite Mycroft !  me dit Holmes en m’indiquant un immeuble cossu.  Et son club est en face.  Il en est l’un des fondateurs.

-Comment s’appelle ce club ?  demandai-je.

-Le Club Diogène ! répondit Holmes.  Il rassemble les hommes les plus insociables que vous puissiez imaginer.  Les bavards y sont interdits.  Aucun membre du Club Diogène n’est autorisé à s’intéresser à l’un quelconque de ses collègues.  Personne n’a le droit de parler sous aucun prétexte.

-C’est invraisemblable !  dis-je.  Comment allons nous donc parler à votre frère si ce Club...

-Il y a un salon pour accueillir les étrangers ! dit Holmes en m’invitant à traverser la rue.

Holmes s’arrêta devant une porte, me recommanda le silence et me précéda dans le hall.  J’aperçus, à travers un panneau vitré, une salle immense et luxueusement meublée dans laquelle de nombreux hommes étaient assis, lisant des journaux et des revues, chacun dans son coin.  Holmes me conduisit dans un salon plus petit où il me laissa.  Il revint, une minute plus tard, accompagné d’un homme de forte corpulence qui, je le devinai, ne pouvait être que son frère.

Mycroft Holmes, plus large, plus fort que son frère, avait quelque chose de l’acuité d’expression qui caractérisait celle de Sherlock Holmes.  Les yeux de cet homme massif avaient la couleur grise de l’eau, et pourtant le regard était pénétrant, profond, plein d’une vivacité d’introspection que je n’avais vue, chez mon compagnon détective, que lorsqu’il reniflait une piste.

-Je suis heureux de vous rencontrer, monsieur Pandolfi ! me dit-il en tendant une main large et plate comme la nageoire de ces phoques de Bonifacio dont les audaces avaient  ravi monsieur de Maupassant.[1] Sherlock m’a dit hier soir tout ce qu’il vous doit depuis que vous l’avez accompagné dans votre île de Corse.  Permettez moi de vous féliciter également pour la qualité de vos vins !  ajouta Mycroft en nous invitant à passer à table.  Savez vous, cher monsieur, que depuis que j’ai reçu les caisses de Sherlock, nous avons dû donner un avertissement à deux membres de notre Club.  Ils ont demandé, en plein déjeuner, comment ils pouvaient se procurer cet excellent vin blanc.  Vous imaginez le scandale !

-Assez mal, monsieur, je l’avoue !  répondis je.  Mais je suis heureux que les vins de Rogliano soient si bien accueillis par les membres de votre Club.

-Ces vins du cap corse sont tout à fait remarquables.  Sherlock a insisté, du reste, pour qu’ils accompagnent notre déjeuner aujourd’hui.  Trinquons, monsieur.  Aux trésors de la plus belle île de la Méditerranée ! dit Mycroft en levant son verre.

-Vous semblez bien connaître mon île, monsieur !  dis-je en trinquant avec les frères Holmes.

-Mycroft est omniscient, Pandolfi.  Je vous l’ai dit, je crois.  Il sait tout sur tout !  intervint Sherlock en riant.

-Sherlock possède toute l’énergie de la famille ! dit Mycroft en se tournant vers moi. Je me déplace peu...

-Mycroft veut dire qu’il ne se déplace jamais !  coupa Sherlock.  Son plus grand effort consiste à tourner dans Whitehall chaque matin quand il sort de son domicile pour aller travailler, et chaque soir il sort de Whitehall pour rentrer chez lui.  D’un bout de l’année à l’autre, il ne se livre à aucun autre exercice, et il ne se montre nulle part ailleurs qu’au Club Diogène qui est, vous l’avez vu Pandolfi, juste en face de son appartement.

-Je ne me déplace pas ! reprit Mycroft.  Mais les informations me parviennent.  N’est ce pas là l’essentiel, Sherlock ?

-Sachez, Pandolfi, que mon frère est certainement l’un des hommes les mieux informés du Royaume.  Les conclusions de chaque département ministériel lui sont communiquées.  Il est le bureau régulateur qui dresse au jour le jour la synthèse.

-Sherlock exagère mon rôle ! répondit Mycroft avec une absence totale de modestie.  Disons seulement qu’il m’arrive parfois d’avoir mon mot à dire pour décider de la politique du gouvernement.  Mais parlons plutôt de votre île.  Et de vous d’abord, monsieur le géologue.  Vous avez rendez vous demain, dans l’après midi, avec le secrétaire de la Royal Geological Society.  J’ai appris que ces messieurs ont décidé de faire de vous leur correspondant.  Cela vous convient-il ?

-Félicitations, Pandolfi ! dit Sherlock Holmes en levant son verre.

-Vos travaux sur les richesses minières de votre île font autorité, à ce que l’on m’a dit ! ajouta Mycroft.

-Vous exagérez à votre tour !  répondis-je.  Il ne s’agit que d’un bien modeste ouvrage qui...

-Qui est promis à un bel avenir !  enchaîna Mycroft, avec un large sourire, en regardant sa montre.  Je peux vous dire ce que votre éditeur à Paris ignore encore :  l’une de nos maisons d’édition a décidé de faire traduire votre ouvrage et de le publier à Londres.

-Mais...monsieur...comment...c’est merveilleux !  En êtes vous certain ?  Je veux dire...comment se fait-il que...

-Je vous avais prévenu, Pandolfi !  intervint Sherlock Holmes.  Mycroft est un frère omniscient et il surprend toujours son monde.

Mycroft se leva lentement de table, passa derrière son frère et posa sa large main sur son épaule.

-Mercredi nous déjeunerons ensemble à nouveau, ici même.  Sherlock ira vous chercher.  Nous irons ensuite voir une petite curiosité qui devrait vous intéresser, monsieur Pandolfi.

-Quoi ?  s’étonna Sherlock Holmes.  Mon frère envisage de prendre un peu d’exercice mercredi ?  Je n’y crois pas...

-Rassurez vous, Sherlock ! répondit aussitôt Mycroft en tapotant l’épaule de son frère moqueur.  La surprise que je réserve à notre ami est dans Whitehall.  Ce n’est pas plus loin d’ici que mon bureau.  Finissez tranquillement vos cafés et votre cognac.  Je dois m’en aller à présent.  A mercredi, monsieur Pandolfi et toutes mes félicitations encore !  ajouta Mycroft en refermant la porte du salon des étrangers.


[1] L’écrivain rapporta, dans un court texte daté de 1882, qu’il avait rencontré l’un de ces animaux à l’occasion d’une visite en mer à Bonifacio.  Guy de Maupassant qui ne fait aucune allusion à la présence de son ami Ugo Pandolfi, affirme également qu’on lui raconta, à Ajaccio, que des phoques, parfois, allaient jusqu'aux vignes qui bordent la mer, pour y manger du raisin.  Maupassant, incrédule, ajoute :  je ne me figure pas bien un phoque un peu pochard dansant un cancan sur la berge. 

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Vos recherches avec Sherlock Holmes en Corse



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