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Paris – Vendredi 30 mars 1894

Nous partons demain pour Londres.  Nous avons passé les six derniers jours à profiter pleinement de la capitale.  Holmes et moi avons assisté à quelques beaux concerts et nous sommes allés plusieurs fois visiter les collections du Louvre.  Mon ami s’est rendu cinq fois en six jours dans les laboratoires de la Préfecture de Police où je ne l’ai pas accompagné voir monsieur Bertillon.  J’ai profité largement de ce temps libre pour me rendre à plusieurs reprises au muséum d’histoire naturelle où j’ai pu examiner de nombreux échantillons de minerais récemment catalogués.  L’un de mes anciens maîtres, disciple lui-même de Des Cloizeaux et de Bravais, [1] m’a du reste fourni une lettre d’introduction auprès de l’un de ses très estimés collègues britanniques, membre influent de la Royal Geological Society.  Je pourrai donc dans quelques jours me rendre dans la plus riche des bibliothèques consacrées à la terre et voir des collections inestimables de roches.  Nos amis anglais,m’a-t-il assuré, ont des oxydes et des silicates  que nous ne possédons pas encore.

Ce soir, avant de regagner notre hôtel, j’ai fait part à Holmes de mes craintes concernant son retour à Londres.  Holmes s’est voulu rassurant.  Il m’a affirmé que Scotland Yard veillait.

-L’inspecteur Lestrade en qui j’ai toute confiance a doublé ses effectifs depuis que je lui ai confirmé la date de notre arrivée !  m’expliqua Holmes.  Et c’est le jeune Alec Mac Donald qui a été chargé d’assurer ma protection rapprochée.  C’est un Ecossais plein d’allant qui s’est déjà distingué dans plusieurs affaires.

-Un Ecossais !  répétai-je.  D’Edimbourg comme Miss Bell ?

-Je ne connais pas sa ville d’origine, Pandolfi !  me répondit Holmes en souriant.  Mac Donald ressemble un peu à notre ami Ours Antoine.  C’est un garçon taciturne.  Il a souvent un air austère.  Mais c’est l’un des meilleurs détectives officiels de Londres.

Alors que nous franchissions le hall de l’hôtel, nous fûmes bousculés par un groupe de jeunes gens bruyants qui retint immédiatement l’attention de mon compagnon.  Holmes se renseigna aussitôt auprès de l’un des concierges.

-Connaissez vous ces messieurs qui viennent de sortir à l’instant et la jeune femme qui les accompagne ? demanda Holmes.

- Oh !  Oui, monsieur !  Pardonnez leur.  Ce sont des artistes ! répondit le concierge, confus.  C’est monsieur Vuillard et ses amis, les nabis.  Ils sont très en vogue.  Excusez nous encore, monsieur.

-Ce n’est rien, mon ami.  Ce n’est rien ! répondit Holmes.  Mais qui est la jeune femme ?  insista mon compagnon.

-C’est Madame Natansson, monsieur.  La jeune épouse de Monsieur Thadée Natansson, le critique d’art.[2]

-Merci, mon ami ! répondit Holmes en prenant mon bras.  Avez-vous remarqué, Pandolfi, combien cette jeune femme ressemble à notre amie d’Evisa ?  Elle pourrait passer pour la jeune sœur de Padivoria Calabretti ou sa fille.  Leur ressemblance est étonnante, n’est ce pas !  ajouta Holmes.

-Je ne saurai vous dire, Holmes.  Dans la bousculade, je n’ai pas prêté attention à cette jeune femme.

-Je vous assure, Pandolfi.  Elles se ressemblent.

-Votre amie d’Evisa a peut être une jeune sœur jumelle ou alors s’agit-il de sa fille, comme vous le disiez vous-même, Holmes ?

-Non, Pandolfi.  Padivoria n’a ni frère, ni sœur, ni enfants. Elle terminera sa vie seule.  Comme moi, mon ami !

Nous allâmes ensuite nous coucher.  Nous quittons la France demain et c’est bien la première fois que mon compagnon me livre une aussi intime confidence.


[1] Ces deux grands savants marquèrent le XIX em siècle au moment où la cristallographie devint l'étude des cristaux constituants des minéraux, tandis que la minéralogie se consacra à l'étude des minéraux constituants des roches. Alfred Des Cloizeaux (1817-1897) étudia les propriétés optiques des cristaux. Il découvrit la polarisation rotatoire du sulfate de strychnine et  participa également à l'essor de la pétrographie moderne.  Auguste Bravais (1811-1897) professeur de physique à l'Ecole polytechnique, développa la théorie et l'outil mathématique des assemblages réticulaires dans les cristaux.

[2] Il ne peut donc s’agir que de Misia Godebska qui épousa le fondateur de La Revue Blanche, Thadée Natansson au printemps 1893.  Cette fortuite et furtive rencontre de Sherlock Holmes avec Misia Natansson que rapporte Ugo Pandolfi, présente un intérêt considérable à double titre.  D’abord parce que Misia Natansson fut en réalité le grand amour secret du peintre Edouard Vuillard dont elle inspira les peintures des années 1895 à 1900.  Ensuite et surtout parce que l’une de ces œuvres, La Nuque de Misia, une huile sur carton réalisée par Vuillard entre 1897 et 1899, permet, faute de lui donner un visage, d’avoir au moins une idée de la troublante beauté de la brune Padivoria Calabretti.  Les nombreuses épreuves réalisées à la gélatine argentique par le peintre lui-même à partir de 1897 contiennent quelques portraits de Misia Natansson, photographiée à Cannes, dans la villa du couple où Vuillard fut souvent invité.  L’une de ces photographies, datant de 1901, montre Misia Natansson de profil en voiture à Cannes et permet d’imaginer quel charme devait avoir Padivoria Calabretti, l’amie corse qui arrêta Holmes à Evisa.  Le lecteur curieux consultera avec profit le catalogue de la plus importante exposition jamais consacrée à Edouard Vuillard présentée en 2003 et  2004 à  Washington, Montréal, Paris et Londres.

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