Paris – Vendredi 23 mars 1894
Alors que j’attendais, en gare de Lyon, l’arrivée du train amenant Holmes, une voix forte et grave, derrière moi, me fit sursauter.
-Nous attendons la même personne, monsieur Pandolfi !
C’était le commissaire François Le Villard qui se tenait là, accompagné d’Ors’Anto, tout souriant..
-C’est l’inspecteur Giudicci qui vous a reconnu dans cette foule, monsieur l’ingénieur ! dit le commissaire devant ma surprise. Nous sommes venus saluer monsieur Holmes. N’est ce pas Ours Antoine ?
-Je n’ai pas grand mérite. Je savais que vous étiez sur le quai. Nous avions vu votre nom sur la liste des réservations au Grand Buffet ! ajouta en riant l’inspecteur Ors’Anto.
-Et nous avons fait rajouter deux couverts ! renchérit Le Villard d’un air matois.
-Vous surveillez donc aussi qui dîne au restaurant ? C’est incroyable ! m’étonnai-je.
-En ce moment, cher ami, nous surveillons tout ce qui bouge et en particulier en gare de Lyon ! répondit le commissaire.
-En raison de l’arrivée de notre ami, je suppose ! affirmai-je, un peu inquiet soudainement.
-Non, Pandolfi. Vous n’y êtes pas du tout ! répondit Le Villard. Depuis vos aventures corses, notre ami n’a, heureusement, plus grand-chose à craindre. Du moins tant qu’il est en France.
-Mais alors pourquoi cette gare vous inquiète-t-elle, commissaire ? demandai-je, rassuré.
-Nous en reparlerons, Pandolfi. Voilà notre ami qui arrive ! dit le policier en s’avançant sur le quai.
Holmes apparut. Il était encombré de son sac de voyage, de sa boite à violon et d’un bagage plus encombrant encore, une sorte de large mallette épaisse tenant du carton à chapeau ou d’un coffre à reliques. Holmes confia son étrange paquet à Ors’Anto.
-Prenez en le plus grand soin, mon ami ! Ma vie est entre vos mains dans ce coffret ! dit-il mystérieusement en nous saluant.
Le commissaire Le Villard et l’inspecteur Ors’Anto Giudicci avaient changé ma réservation au grand buffet de la gare de Lyon pour une table de quatre couverts soigneusement à l’écart de la folle agitation qui régnait habituellement dans cet établissement à l’heure du dîner. Nous dînâmes remarquablement. Holmes était en grande forme. Il nous parla de tout. A Lyon, il avait rencontré par deux fois le professeur Lacassagne. Il s’était ensuite rendu quelques jours à Grenoble chez un artiste de grand talent, un certain Oscar Meunier.
-Un artiste peintre ? Un musicien ? Ou un luthier peut être ? demandai-je, intrigué.
-Un sculpteur sur cire, Pandolfi ! répondit Holmes. Monsieur Meunier travaille d’après moulage. Il a réalisé le petit chef d’œuvre que je vous ai confié, Ours Antoine. Lacassagne a parfois recours à cet artiste quand il a besoin de reconstituer le visage d’un cadavre qui n’en a plus.
-Diable ! Et quelle horreur contient donc votre boite, Holmes ? demandai-je.
-Le superbe buste d’un homme de quarante ans dont le visage n’a absolument rien d’effrayant, cher ami ! répondit Holmes avec un petit sourire.
-Montrez nous donc la tête de cet Apollon ! intervint Le Villard, intrigué lui aussi.
-Inutile, mes amis ! dit Holmes en souriant de plus belle. Vous avez le modèle original et vivant en face de vous. C’est mon buste en cire qui est dans ce coffret.
-Votre buste ! dis je, suffoqué. Narcisse, si jeune, entre donc au musée. Et dire que vous vous moquiez de notre Napoléon de Bastia déguisé en empereur romain ! ajoutai-je en riant.
-Ce buste est un mannequin, Pandolfi ! répondit Holmes sans prendre ombrage de mon ironie. Sa seule gloire sera de me permettre de déjouer les plans de celui qui cherche sans doute déjà à me faire subir le même sort que j’ai réservé à Moriarty ! ajouta mon compagnon avec un maigre rictus.
-Pensez vous que Moran est déjà sur votre piste ? interrogea alors le commissaire Le Villard.
-Je le pense en effet ! répondit Holmes. L’inspecteur Lestrade de Scotland Yard le tient toujours étroitement sous surveillance. Mais Moran doit se douter à présent qu’il est arrivé quelque chose de fâcheux à Moriarty. L’esclave, privé de son maître, va certainement commettre une erreur dès qu’il me saura revenu à Baker Street. C’est pour parer à cette erreur que j’ai eu la patience de poser pour le talentueux Oscar Meunier.[1]
-A propos de Sebastian Moran, Holmes ! Avez-vous lu, dans le dossier, les rapports du lieutenant O’Near et quelles sommes d’argent incroyables a perçues le bras droit de Moriarty ? demanda le commissaire Le Villard.
-Oui, Le Villard. C’est inimaginable, n’est ce pas ! répondit Holmes. Moriarty payait son chef d’état major six mille livres par an. Oui, Pandolfi ! Vous avez bien entendu ! ajouta Holmes. Six mille livres chaque année. Le colonel Moran gagne plus que le premier ministre d’Angleterre.[2]
-C’est impensable ! dis je, écrasé par l’ampleur d’une telle somme et la mesure qu’elle donnait de l’échelle du crime de l’empire des Moriarty.
-Votre ministre, Le Villard, a-t-il pris conscience, à ce propos, de l’importance de notre dossier ? interrogea Holmes en allumant le cigare que venait de lui offrir Ors’Anto.
-Je le crois, monsieur Holmes. Un rapport a été transmis directement au Président. Et Carnot l’a lu avec la plus grande attention. J’en suis certain puisque c’est à la suite de cela que mon ministre m’a chargé de vous transmettre les félicitations du chef du Gouvernement et les remerciements personnels du Président. Ils veulent être très discrets sur cette affaire. Mais je crois qu’ils souhaitent vous décorer à la première occasion.[3]
-Qu’ils gardent leur médaille ! s’énerva Holmes. L’important pour notre comité c’est que nos gouvernements agissent contre le crime organisé. Discrètement ou en fanfare, comme ils l’entendent. Mais il faut que les responsables de nos nations passent à l’action, à Londres comme à Paris. C’est tout ce qui compte désormais, commissaire.
-Je le sais bien, Holmes ! répondit Le Villard. Mais, voyez vous, en ce moment la période n’est guère favorable. Nous sommes tous sur les dents. Mon ministre lui-même ne s’inquiète que des poseurs de bombes. Savez vous, Holmes, que nous avons du changer la date de la visite de Sadi Carnot à Lyon par crainte d’un attentat ici même ?
-C’est pour cela que vous surveillez autant cette gare, y compris les personnes qui y réservent leur dîner ! dis-je en comprenant mieux les propos que m’avait tenus le policier lorsque nous attendions sur le quai.
-Vos informateurs parlent de menaces sur le Président ? demanda Holmes, intrigué.
-Oui, Holmes. Et le plus inquiétant, c’est que toutes mes informations ne viennent pas seulement des milieux anarchistes ! ajouta le commissaire.
-Vous avez raison, Le Villard. C’est troublant en effet. S’il était parmi nous ce soir, le lieutenant O’Near vous dirait que les poseurs de bombes servent souvent à faire diversion. Soyez vigilant, Le Villard ! dit Holmes.
-Nous le sommes, monsieur. Nous le sommes ! Je vous l’ai dit déjà, avec tous ces attentats et ces menaces, nous avons conseillé au Président d’attendre le mois de juin pour aller à Lyon ![4] répondit le commissaire en suivant Holmes qui s’était déjà levé de table.
-Ah ! Holmes ! ajouta le commissaire Le Villard. J’allais oublier. Le chef du gouvernement tient aussi à vous féliciter pour avoir sauvé les élevages de brebis en Corse. A l’Agriculture, ils disent tous que sans votre intervention, l’épidémie aurait pu très bien ravager tout le cheptel de l’île. A la Sûreté, mon ministre lui-même, s’inquiétait des moutons et de la colère des bergers. Il n’a pas envie d’avoir des problèmes avec la Corse. Les poseurs de bombes lui suffisent à Paris.
[1] Tous les détails concernant son buste, fournis ici par Sherlock Holmes à ses trois amis français, ainsi que la clairvoyance même dont fait preuve le détective lors de cette conversation, seront confirmés par les dramatiques événements qui se dérouleront à Londres dans la nuit du 5 au 6 avril 1894. Comme tous les lecteurs de Conan Doyle le savent depuis la parution, en octobre 1903, dans The Strand Magazine, de The Empty House (La Maison vide), le colonel Moran tenta cette nuit là de loger une balle creuse dans le crâne du locataire de Baker Street qui était enfin de retour en Angleterre.
[2] Arthur Conan Doyle ne manquera pas d’utiliser cette information et le commentaire qu’elle suscite de la part de Sherlock Holmes dans le roman en douze feuilleton publié par The Strand Magazine entre septembre 1914 et août 1915 sous le titre The Valley of Fear (La Vallée de la peur).
[3] Il s’agit certainement de la Légion d’honneur dont Sherlock Holmes fut nommé chevalier. Il est cependant impossible de préciser la date officielle exacte de cette décoration. Néanmoins de nombreux holmésologues la situent sous la présidence de Jean Casimir-Perier (1847-1907) qui ne fut élu président de la République que le 27 juin 1894 et dut démissionner dès le 15 janvier 1895.
[4] Trois mois plus tard, le 24 juin 1894, à Lyon, le Président de la République Marie François Sadi Carnot qui inaugurait une exposition, fut assassiné d’un coup de couteau par l’anarchiste italien Santo Caserio. Celui-ci fut exécuté le 15 août suivant.
La vendetta est excellente..... mille fois mieux à mes yeux qu'une pseudo-énigme à la Doyle. Cette appréciation a été écrite par Gastine, franc tireur, sur le forum de la Société Sherlock Holmes de France.
Rédigé par:Extrait du forum SSHF | le mars 26, 2005 à 01:38 PM