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Bastia - Mardi 2 Janvier 1894

La réunion qu’Holmes avait fixée se tint dans un petit salon privé de notre hôtel entre huit et dix heures du matin.  Ayant annoncé d’emblée que son enquête était achevée et qu’il appartenait désormais à la police et aux autorités de finir son travail, Holmes donna à notre petite assemblée une hâte inhabituelle.  Accompagné par l’un de ses subordonnés en civil qui fut chargé de monter la garde devant la porte du salon, le colonel de la gendarmerie exposa brièvement les renseignements obtenus depuis Ajaccio.

L’inventaire des affaires qui avaient été trouvé dans les bagages de l’annamite ne faisait que confirmer les conclusions auxquelles Sherlock Holmes était parvenu.  L’empoisonneur de Moriarty avait été arrêté en possession de trois scalpels.  Dans sa besace, les gendarmes avaient également trouvé une boite métallique contenant des parties molles dans un état avancé de putréfaction.  Le contenu de cette boite était tellement puant que le médecin d’Ajaccio qui avait été immédiatement chargé d’en faire l’analyse, n’avait pour l’instant rien fait d’autre que le mettre dans un bocal rempli d’alcool et exactement bouché sur lequel un sceau avait été apposé aux fins d’instruction de l’affaire ou pour vérification.  Le transport de cette pièce jusqu’à la caserne où elle attendait, avait été confié aux gendarmes afin qu’elle ne disparaisse pas, comme cela est arrivé quelquefois.

Le colonel ajouta, à propos de l’annamite, qu’il avait également demandé son examen par un médecin militaire en raison du fait que l’empoisonneur ne répondait aux demandes des gendarmes que par des sons inarticulés et incompréhensibles.  L’officier de santé qui avait été chargé de cet examen, excluait dans son rapport l’idiotie ou l’imbécillité ou toute autre forme d’affection mentale de l’individu.  Son rapport excluait également la surdi-mutité de l’annamite ou une quelconque maladie simulée ou prétextée.  Par contre le rapport indiquait que l’annamite était privé de langue.  La section de cet organe, selon le rapport du médecin, était ancienne et complète.  Son absence expliquait que la mastication, la déglutition, la perception des saveurs et la prononciation ne pouvaient pas s’accomplir chez cet individu.

-Tout cela confirme mon sentiment.  Je n’ai vraiment rien à apprendre de votre prisonnier !  affirma Holmes en emplissant sa pipe.  Il est désormais inutile que je me rende à Ajaccio, colonel.  Faites-le condamner au bagne pour avoir inoculé une maladie contagieuse aux brebis de cette île.  Ce malheureux annamite ne parlera jamais, même s’il n’a plus rien à craindre de Moriarty.

-Le Procureur de la République attendait notre réunion pour aller dans ce sens, monsieur Holmes.  Que fait-on de la pièce sous scellés ?  interrogea le colonel.  Il ne me semble pas nécessaire de l’ajouter au dossier de l’instruction.  Celle-ci ira vite, monsieur.

-Vous avez raison, colonel ! répliqua Holmes.  Faites transporter le bocal à Paris à l’Institut Pasteur.  Bertillon ou Lacassagne, je ne sais plus, ont de très bons contacts avec un certain Alexandre Yersin.  Ils se chargeront de lui expliquer à quoi ont servi ces morceaux de charogne.  Yersin est un jeune médecin qui a été l’élève de Koch à Berlin et qui se passionne pour votre Indochine.  Il travaille à Vaugirard.  Adressez lui les parties molles.  Cela l’intéressera peut être ![1]  acheva Holmes en dépliant ses longues jambes avant de se tourner vers le lieutenant O’Near.

Celui-ci, se tenait, entre Ors’Anto et moi, avec sur ses genoux un volumineux dossier.  Le lieutenant avait une mine défaite et les yeux rougis de fatigue.  Il avait passé les sept derniers jours et les sept dernières nuits dans les documents saisis à Cardo dans la maison de Moriarty.  Son visage portait tous les signes d’un évident manque de sommeil.

-A vous, O’Near ! dit Holmes en pointant le jeune officier de son index.  J’espère que votre rapport est plus ragoûtant que celui que nous venons d’entendre.  N’est ce pas, colonel ? ajouta Holmes en ricanant.

-Des chiffres, monsieur.  Seulement des chiffres et des comptes en banques.  Il y en a une montagne, monsieur Holmes ! répondit O’Near.

-Soyez aussi bref que possible, lieutenant !  intima Holmes.  N’oubliez pas qu’à présent je suis un détective au repos.  Et le dossier que vous avez sur vos genoux me semble assez bien fourni pour répondre à toutes les questions que Le Villard peut se poser.  Est-ce que je me trompe, O’Near ?

-Non, monsieur ! répondit le lieutenant.  Tout est dans ce dossier, classé par banque et par pays.  Il y a une longue liste de noms, monsieur.  Elle aussi classée par pays.  Nous avons établi également un tableau récapitulatif qui représente toutes les sociétés contrôlées par Moriarty.  Le dossier est complet.  Nous avons travaillé tous les jours, monsieur...

-Et toutes les nuits !  Je sais, lieutenant.  Votre triste figure ne peut pas le nier ! dit Holmes.  Allez y, O’Near.  Quelles sont vos découvertes ?

-Plus de cent quatre vingts comptes dans diverses banques, monsieur Holmes.  Cinq banques anglaises utilisées normalement à Londres comme vous l’aviez vous-même signalé[2].  Deux grosses banques sur le continent dont une française, le Crédit Lyonnais, et la Deutsche Bank, qui accueillent une bonne partie de sa fortune.  Et enfin une troisième banque un peu spéciale et très discrète, à Lugano, monsieur Holmes.  Moriarty la contrôle quasiment et c’est par cette banque qu’il contrôle également une société mère de seize sociétés filiales.

-Moriarty avait donc déjà sa propre banque ?  intervint Holmes.  Ce génie malfaisant allait encore plus vite que je l’imaginai.  Comment s’appelle cette banque, lieutenant ?

-La banque du Tradtogo, monsieur Holmes.  Elle apparaît à partir de 1882.  Son siège est à Lugano en Italie.  Les deux frères Moriartini en sont les présidents et fondateurs.  A eux deux, ils   détiennent l’essentiel des parts.  La Schweizerische Rentenanstalt, une caisse de rentes suisse[3], en contrôle moins de 5%.  Cinq autre pour cent de la Tradtogo appartiennent à un autre établissement de Lugano, la Banca Rosiano, connu pour être proche des financiers du Vatican[4].  La Tradtogo dispose de succursales au Luxembourg et à Monaco et de trois bureaux de représentation.  L’un à Nassau, l’autre à Istanbul et le troisième à Hong Kong.

-L’araignée a étendu sa toile sur le monde.  Vous avez entendu ça, colonel ? dit Holmes.  J’espère que votre gouvernement mesurera l’importance du réseau que nous avons mis à jour.  Ces informations doivent rester secrètes.  Mais elles doivent être portées à la connaissance des plus hautes autorités de l’Etat, dans nos deux pays, messieurs.  Votre travail est tout à fait remarquable, lieutenant !  ajouta Sherlock Holmes.

-Ce n’est pas tout, monsieur ! répondit O’Near, rouge de confusion.

-Quoi d’autre encore, lieutenant ? dit Holmes.  Nous vous écoutons.

-Eh, bien !  J’ai découvert, monsieur, que les Moriartini étaient très doués dans l’art de fabriquer ces holding company[5], très en vogue depuis quelques années dans les milieux financiers.

-Expliquez-vous, lieutenant !  intima Holmes en rechargeant la pipe que je lui avais offerte et qu’il semblait apprécier.

-Ces compagnies, monsieur, sont caractérisées par le contrôle des sociétés mères sur d’autres sociétés de financement et de contrôle qui en sont les filiales.  La Tradtogo contrôle ainsi une société holding dans laquelle les Moriartini n’apparaissent jamais.  Cette holding[6] contrôle des sociétés mères qui contrôlent elles mêmes seize sociétés filiales.  Il y en a une à Jersey, une en Suisse, une en Allemagne, quatre en France et neuf en Italie.  Et vous ne trouverez jamais aucune trace de la présence des frères Moriartini dans ces seize sociétés, monsieur Holmes !  conclut O’Near.

-Dans quel secteur d’activité agissent ces filiales ? demanda Holmes.

-C’est très varié, monsieur ! répondit le lieutenant.  Et il faudrait aller voir de près, monsieur Holmes.  Les noms de ces différentes sociétés n’indiquent pas obligatoirement leurs activités de manière précise. Plusieurs d’entre elles concernent des activités de transports ou de voyages.  Trois de ces filiales s’occupent même de transports maritimes.  Deux autres, au moins, se consacrent à des affaires immobilières.  Mais, j’insiste monsieur, ces sociétés n’ont aucun lien direct avec Moriarty ou avec la Tradtogo.  C’est là l’essentiel de notre dossier, monsieur Holmes.  Il permet de relier tous les montages dont Moriarty s’est soigneusement effacé !  acheva le lieutenant O’Near.

-La Tradtogo !  Quel nom étrange !  dis-je, effaré par les révélations que le lieutenant O’Near venait de nous présenter.  Pensez vous, Holmes, qu’il pourrait s’agir d’un mystérieux anagramme ?  Tradtogo ?  Ce mot ne veut rien dire.  Même en langue italienne.

-Sauf en anglais, Pandolfi, si vous ajoutez la lettre « e » qui lui manque ! répondit Holmes avec un étroit petit sourire.  Commercer pour aller !  précisa le détective.  Trade to go[7].  Tel est le sens de votre mystérieuse combinaison, cher ami.[8]

Holmes se leva de son fauteuil, soupesa le lourd dossier que lui avait remis O’Near à l’instant et le confia immédiatement au colonel de gendarmerie.

-La France et l’Angleterre sauront désormais !  déclara Holmes, théâtral.  Vous avez toutes les pièces en main, colonel.  Bonne chasse et bonne chance, messieurs.  Je ne vous retiens pas plus longtemps.  Ors’Anto qui reste avec nous, saura où vous joindre si le besoin se présente.  Il vous informera de mes déplacements.  Au revoir, messieurs.

Sitôt O’Near et le colonel sortis, Holmes me prit par le bras et saisit Ors’Anto de la même manière.

-Que diriez vous, messieurs, si nous partions maintenant pour Moïta ? demanda joyeusement Holmes.  Je souhaite que nous cessions de perdre du temps.  Je veux faire l’excursion d’Evisa par les Calanches de Piana avant le 6 janvier.  Qu’en pensez vous, mes amis ?   

-La voiture est prête, monsieur ! répondit Ors’Anto.  Nous pouvons dormir cette nuit à Corte.

-Si je me souviens de vos couleurs sur la carte, Holmes, nous allons désormais dans les marques bleues !  affirmai-je en riant.

-C’est tout à fait exact, Pandolfi ! répondit Holmes avec le plus grand sérieux.  Nous allons dans le bleu, mes amis.

-Pour les Calanches, j’en conviens, Holmes.  Mais qu’allons nous donc faire à Moïta ?  demandai-je.

-Me faire plaisir ! répondit Holmes.  Ne vous ai-je pas dit qu’un luthier habite ce village, Pandolfi ?

-Oui, je crois !  Et alors ?  fis-je en regardant prudemment Ors’Anto qui s’amusait de nous voir.

-Eh, bien ! Voyez vous, mes amis, c’est de l’art d’un tel homme dont j’ai besoin maintenant.

Nous partîmes sans plus attendre en direction de Corte où nous dormîmes très confortablement le soir même.


[1] Alexandre Yersin (1863-1943) ne reçut certainement jamais l’infect bocal transporté de Corse.  Ce jeune médecin formé à l’Institut Pasteur qui, à partir de 1890, profita d’un voyage en Indochine, pour explorer les hauts plateaux de Cochinchine et d’Annam, se rendit  en 1894 à Hong-Kong  afin d’étudier l’épidémie de peste qui ravageait alors la Chine méridionale.  Là, en juin 1894,  dans une dérisoire paillote transformée en laboratoire, Alexandre Yersin  réussit à isoler en trois semaines le bacille de la peste (Yersinia pestis) et à identifier le rat comme vecteur de l'épidémie.  Après un retour à Paris, en 1895, où il   mit au point avec Calmette et Roux un vaccin et un sérum contre la peste, Alexandre Yersin se  consacra au développement des Instituts Pasteur fondés à Hanoi, Saigon, Nha Trang et Dalat.  Devenu le premier doyen de la faculté de médecine de Hanoï en 1902, Yersin épousa une indigène et vécu au sein de la population dans le village de Soui Dau, près du port de Nha Trang (Annam) jusqu’à sa mort sous l’occupation japonaise.

[2] Il s’agit là sans aucun  doute d’une allusion directe  a des indications fournies par le détective bien  avant l’ouverture du dossier corse. On sait, depuis toujours, que Sherlock Holmes avait pisté plusieurs chèques de Moriarty  concernant son train de maison à Londres et que ceux-ci étaient tirés sur six banques différentes. Arthur Conan Doyle, lui-même, ne manquera pas d’utiliser cette information  dans les tous premiers des douze  feuilletons  de The Valley of Fear (La vallée de la peur) qu’il livrera au Strand Magazine entre septembre 1914 et août 1915. Quant aux cinq banques anglaises auxquelles fait allusion le lieutenant O’Near, il  s’agit sans conteste des notoires « big five ». Toutes membres de la chambres des compensations, les grandes banques de dépôt (Joint Stock Banks) dont  Midland Banks, Lloyd Bank et  Westminster Bank sont les plus anciennes, étaient surnommées The Big Five,  les  cinq grosses .  Elles recevaient la majeure partie des dépôts privés, à la différence des banques commerciales ou des banques d’escompte qui, dans le système britannique, étaient strictement spécialisées dans le soutien au commerce intérieur ou dans les transactions internationales. Cette particularité du système britannique explique peut être l’intérêt d’un criminel tel que Moriarty pour le système bancaire français, plus complexe que celui qui suppose l’opposition classique entre banques de dépôt et banques d’escompte.

[3] S’il s’agit comme il est difficile de ne pas l’imaginer de la caisse de rentes créée à Zurich en 1857 par le légendaire Conrad Widmer, on peut dire que cette institution financière suisse a pris depuis l’époque de Sherlock Holmes une dimension planétaire.  La  Schweizerische Rentenanstalt est plus connue de nos jours sous le nom du groupe Swiss Life.

[4] Nos recherches sur ce point ne nous ont pas permis de confirmer ou d’infirmer cette méchante allusion aux éventuelles activités financières du Vatican que l’ingénieur Ugo Pandolfi prête au lieutenant Stephen Wilson O’Near.  Les traces même d’une quelconque banque Rosiano n’apparaissent nullement dans les archives italiennes concernant les activités financières dans la région de Lugano à cette période.

[5] En anglais dans le texte.

[6] Idem

[7] Idem

[8]Sherlock Holmes excluant lui-même la supposition de l’ingénieur Pandolfi d’un anagramme, il serait présomptueux et ridicule de proposer ici à nos lecteurs une solution autre que celle retenue par l’infaillible détective.  Nous ne pouvons donc que déconseiller fortement une telle recherche dont les résultats éventuels ne pourraient fournir qu’une probabilité de sens tout à fait fortuite et par là même totalement indépendante de la volonté de l’auteur de ce récit, vieux -faut-il le rappeler- de plus d’un siècle.

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