Entretien avec Joël Jégouzo
Vous construisez un personnage récurrent : le
" flicorse ". Pourquoi un tel personnage ? Quelle en
est la nécessité ? Bâti autour d’un sentiment culturel corse, pouvez-vous
nous dire ce qu’est sa corsitude ?
D’abord lecteur de romans noirs, je me suis mis à écrire depuis 2003 et j’ai créé le personnage du " Flicorse " avec la publication d’un premier roman aux Editions Le Publieur. En ce qui me concerne, je suis commandant de police. J’ai déjà écrit trois romans avec pour personnage, le Flicorse. Mon ambition est, dans ce genre de littérature, de présenter un personnage dont les traits de caractères sont ceux d’un atavisme qui n’a rien à voir avec les caricatures habituelles du Corse. Le Flicorse est un raccourci, la contraction d’un métier et d’une identité. Derrière le personnage, flic et corse, il y a un individu : Mathieu Difrade. Tous mes collègues corses vous diront que les chefs de service et leurs autres collègues les appellent les Flics corses, ce qui peut être ressenti comme une marginalisation. Je me suis approprié ce raccourci identitaire, sans vouloir m’y enfermer. Les actions ne se déroulent pas en Corse. Le Flicorse n’est pas marié avec une Corse et son fils joue de la guitare sans répertoire de chansons corses. J’essaie d’écrire, avant tout, des romans en me servant de ce que j’aime : mon métier de flic et la Corse. Pour en revenir à mon personnage, il n’est pas un "monstre", comme Sherlock Holmes, Poirot ou Rouletabille, pour donner trois exemples populaires. Le Flicorse est marié et père. Il est capable d’aimer tendrement. Il laisse les parties de jambes en l'air à d'autres, dans le récit. Il n’a pas de tics et ne fait preuve d’aucune extravagance. Il n’est pas un cérébral à l’extrême ou un intégriste de la raison. Il est plutôt rassurant. De sa corsitude, il tient la façon philosophique (ou humoristique) de prendre les choses. Le Corse vit entre l’humour et le drame, l’acceptation et la révolte. C’est cela qui doit transparaître dans le personnage du Flicorse. Le flic est pragmatique et lucide. Le Corse revendique son droit aux chimères et à la révolte. Finalement, tout cela n’est pas inconciliable.
Vous-même : où se loge votre corsitude ?
La Corse est toujours présente dans mes écrits et, chaque jour, dans mes pensées. J’ai un très grand respect pour mes compatriotes qui œuvrent pour notre culture. Je n’ai présenté mes écrits qu’à des éditeurs corses. C’est en effet une démarche identitaire que j’assume, tout en sachant que les éditeurs corses restent ouverts au reste du monde. Il y a un folklore corse, une culture corse ancestrale, mais il y a aussi une culture corse contemporaine ouverte à toutes les disciplines et toutes les influences, du moins à tous les apports extérieurs qui l’enrichissent. Les éditeurs corses, que je connais, refusent l’enfermement identitaire et savent qu’il ne faut pas confondre culture et folklore. Je précise que le terme de " Folklore " n’a, pour moi, rien de péjoratif. La différence est que le folklore est coutumier et exotique. La culture est en perpétuelle évolution car elle est un échange. Le Folklore perpétue le passé alors que la culture est tournée vers l’avenir. Je suis un Corse qui écrit. Les éditeurs corses sont des Corses qui éditent avec, en plus, la mission de faire vivre la culture corse.
Mais existe-t-il un fait corse qui ne serait ni breton, ni
limousin par exemple ?
Le fait corse, c’est l’insularité et la résistance d'une culture à plusieurs vagues de conquérants. La Corse a une langue et une histoire préhistorique. On trouve des textes sur les Corses chez des auteurs latins comme Sénèque. Il y a un mot qui ne plaît pas lorsque l’on parle de la Corse, c’est le mot de peuple, parce qu’il a une connotation autonomiste. Et pourtant, il y a un peuple corse. La corsitude, au fond, c’est aussi être désigné comme tel et l’assumer. Ce qui ouvre à un sentiment de solidarité. Et comme je sens que vous voulez que j’y arrive, je le dirai : il y a le sens de l’honneur. Une caractéristique largement caricaturée. L’honneur pour un corse, est de respecter sa parole, respecter l’autre et se faire respecter. Mais il ne faut surtout pas le dissocier d’une coutume ancestral d’hospitalité. C’est aussi le courage de résister et de ne pas trahir. Certes, c’est sans doute un peu archaïque mais finalement un peu d’archaïsme dans cette société dite " post-moderne ", n’a jamais dérangé.
Vous organisez tout de même une typologie singulière :
Paris est le monde du crime, la Corse, à l’opposé, est une sorte d’Eden, pourvu
que l’on sache vivre en harmonie avec sa nature, très prégnante, et s’y
inscrire dans une filiation.
La corsitude est effectivement un fort enracinement. Il n’est cependant pas lié à une race ou une religion. Il s’explique par l’insularité, la coexistence d’une histoire et d’une culture. Quant à la filiation, elle témoigne d’un respect pour le passé humain de la Corse et, en premier lieu, celui de la famille. Ce n’est pas la condition pour être corse. Pour moi, la corsitude est, avant tout, un mot inventé pour définir une implication culturel et non raciale. Par ailleurs, il n’est absolument pas contradictoire d’être humaniste, ouvert à toutes les cultures, tout en affirmant un attachement à sa propre culture. Pour le Flic corse, qui fait partie de la diaspora parisienne ou marseillaise, la Corse est forcément un Eden par rapport à la vision qu’il a de la ville où il travaille. Etre corse n’est pas une provocation, ni une perspective à rebours. Ce n’est pas non plus une prise de position politique. C’est un sentiment d’appartenance à une culture, je me répète. C’est aussi, pour moi, lutter contre des préjugés qui caricaturent les corses et donc me caricaturent.
" Paris n’est plus le centre du Monde
noir ", écrivez-vous. Qu’entendre par là ? Croyez-vous possible
de voir émerger un " autre " polar, porteur de valeurs
nouvelles ?
Lorsque je dis que Paris n’est plus le centre du Monde noir, je fais simplement allusion à l’émergence du polar régional. Vous me demandez si je crois possible de voir émerger un autre polar ? Je n’ai pas de boule de cristal mais, pour moi, le polar n’a pas besoin d’être académique pour gagner des " lettres de noblesse ". C’est ce qui fait son intérêt et son succès. Pour ma part, j’écris en fonction de ma propre personnalité, certainement influencée par mes lectures qui ne se limitent à aucun genre. Mais le polar est aussi un moyen d’expression qui est sorti du politiquement correct avant de quitter sa citadelle parisienne. C’est vrai qu’il est resté longtemps sous influence jacobine, en caricaturant tout ce qui était provincial pour fabriquer de l’exotisme. Avec IZZO à Marseille et d’autres, le roman noir régional a gagné sa reconnaissance. Même si les grands éditeurs préfèrent souvent traduire les auteurs anglo-saxons, les auteurs provinciaux français, d’abord édités par de petits éditeurs (souvent nouveaux comme eux) apparaissent dans des collections nationales, tout en se réappropriant la face noire de leur ville ou de leur région. Ils y mettent parfois de la poésie et de l’humour, parce qu’ils parlent de ce qu’ils connaissent. IZZO a donné une autre vision du Marseillais que celle de Pagnol ou des faits divers. Pour moi, la Corse n’est pas qu’exotique. Elle n’a pas que des plages de sable fin et des attentats à l’explosif. Elle a aussi une histoire, une culture, une langue. Les Corses ne sont pas, en majorité, des truands, des violents ou des fainéants. Ils ne doivent plus être réduits à des caricatures romanesques ou médiatiques. La Corse noire, ce n’est pas que la Vendetta. La susceptibilité n’est pas le premier trait de caractère du Corse qui pratique aussi l’humour.
Vous parlez, ailleurs, d’un " nouvel
humanisme " à propos de ce polar écrit en région. Qu’entendez-vous
par là ?
J’ai découvert avec beaucoup d’intérêt un auteur comme DAENINCKX. Je pense que, dans le polar, il y a la place, en effet, à un nouvel humanisme, qui ferait explicitement référence à l’espoir d’une humanité meilleure. On peut y mettre des bons sentiments. On peut dénoncer des intolérances par le biais de faits historiques romancés ou de pures fictions. Le polar offre une grande liberté d’écriture et montre l’humain dans ce qu’il a de plus sombre mais aussi de plus intéressant. Ce n’est pas un hasard si des écrivains de polars sont issus de discipline comme la psychanalyse et la psychiatrie. Je pense à Thierry JONQUET notamment. Il y a aussi Maurice ATTIA dont je viens de lire le roman " Alger, la noire " (Babel noir). J’ai une affection toute particulière pour bon nombre d’auteurs (dont la liste est longue) qui se servent du genre pour disséquer la nature humaine et pour mettre en scène notre société telle qu’elle est, la fiction n’étant souvent que l’enrichissement romanesque de la réalité. Il faut montrer l’hypocrisie, la cupidité, la violence… toutes les déviances humaines, pour donner envie d’être meilleur. On peut montrer la mort pour aimer la vie. Après plus de trente ans passés dans la police nationale, j’ai pu mesurer combien l’homme était un loup pour l’homme. Le crime de sang en est l’expression la plus violente et donc la plus spectaculaire. Le polar, tout en donnant la mort en spectacle, peut avoir une fonction pédagogique par la démarche intellectuelle d’une enquête qui passe par le doute et par des interrogations qui poussent à la réflexion. A la base, il y a la victime, le meurtrier et le policier (ou le détective). Cette trilogie sort parfois (heureusement) des stéréotypes lorsque le policier est violent et cynique, la victime malhonnête et le meurtrier excusable. La vérité n’est pas toujours du côté de l’ordre établi, et, dans le roman noir social, on évoque des complicités obscures qui donnent à réfléchir. Le roman noir est une " littérature pour insomniaques et ferroviaires " (Manchette), mais aussi pour ceux qui ne pensent pas en rond dans une société figée dans ses peurs. Il est une œuvre populaire dans le bon sens du terme, qui n’est pas réducteur. Il donne sa vraie fonction au héros, répond à son devoir de capturer l’attention jusqu’à la dernière ligne, dans un genre en perpétuelle évolution, tout en faisant appel à la perspicacité et la sensibilité, mais aussi de plus en plus aux consciences.
Votre personnage, le flicorse, se veut humaniste. Le polar
régional serait un humanisme ?
Oui. Son humanisme (généalogique, dirais-je) est le fruit nourri par ses racines. Au risque de verser dans la métaphore biblique, je ne connais aucun arbre qui, sans racine, donne des fruits. Il ne s’agit pas d’être le porte-parole d’une France profonde ou du régionalisme. Il ne s’agit pas de chauvinisme. Dans le sud, on peut même parler d’un polar méditerranéen qui dépasse les frontières et dans lequel des auteurs veulent tordre le cou aux préjugés et aux clichés. Avec leur bon sens et leur culture, ils appellent à un nouvel humanisme plutôt que de regarder passivement la société se décomposer. Il ne s’agit pas que, quand le rideau tombe et que s’inscrit le mot fin, les personnages prennent le soin de laisser l’endroit aussi propre qu’ils l’ont trouvé en entrant. Le manichéisme établi est trop propre pour être honnête et l’immobilisme tue l’espoir. A la fin, il reste des préjugés (durs à cuire) ou des lâchetés. Il reste la nature humaine, en sachant que "rien de ce qui est humain ne nous est étranger". Il reste le mythe de Sisyphe pour le policier et la vanité pour la Justice. Le néo -polar a ouvert, je pense, la voie de l’humanisme dans le genre noir. Il l’a fait au coupe-coupe dans la jungle policée. Finalement, au risque de me faire des ennemis chez les partisans du " hard boiled ", je trouve que " noir " peut rimer avec " espoir ", en "préfigurant l’essence d’un nouvel humanisme ", pour citer Patrick Pécherot. Parler d’un nouvel humanisme pose surtout la question des idéaux humanistes. Le genre noir nous fait sortir de ce que l’on appelle les " humanités " (Dans le vocabulaire universitaire) et refuser les " règles pour le parc humain " ( Selon l’expression de Peter Sloterdijk). Le polar parle du monde d’aujourd’hui, met le doigt où ça fait mal et pousse à la Rédemption. Il dérange. Aux philosophes de fournir des approches ontologiques pour ce " projet humaniste " dans une société qui fabrique de la domestication et de l’exclusion.
Je voudrais évoquer ce qui, à mes yeux, constitue la
singularité de votre système narratif. Le terrain de l’intrigue est, ici, la
procédure. C’est elle qui relance le récit. La routine de l’enquête,
inexorable. Il y a dans cette routine quelque chose qui est de l’ordre du
fatum, et que je n’avais jamais vu à ce point exploité dans les romans policiers.
En même temps, la procédure, son art disons, révèle tout un pan terrifiant de
l’enquête policière : sa fragilité d’abord.
L’enquête policière est en effet, d’abord, une routine. Elle a ses règles de procédure immuables et elle est inexorable, car elle ne s’arrêtera que lorsque le coupable sera renvoyé devant un tribunal, ou lorsque toutes les pistes auront été explorées. Le policier entame toujours une enquête avec des méthodes routinières, une routine au caractère immuable, liée au caractère répétitif des actes d’enquête et de procédure. C’est de l’ordre du fatum, dans le sens où tout est écrit presque à l’avance au moins dans la forme et que la fin prévisible est l’interpellation d’un criminel. Rapidement, le policier va avoir l’impression de répéter à chaque enquête le même cheminement, et c’est cette routine qui va lui donner le sentiment d’être un Sysiphe remplissant simplement les prisons. A chaque nouvelle enquête, le nouveau lui apparaîtra dans l’aspect humain (ou inhumain) de chaque affaire. Le délinquant ou le criminel est un être humain, et il faut se garder des amalgames et des stéréotypes. Il va alors prendre conscience de la part importante qu’il représente lui-même dans l’enquête, alors que son premier souci est de rester objectif. Dans les affaires d’homicides, si la procédure reste immuable, l’humain prend une grande importance, car il y a d’abord une confrontation à distance entre le policier et le meurtrier. Au-delà des preuves matériels qui ne permettent pas toujours l’identification d’un mis en cause, l’aboutissement de l’enquête va dépendre de la capacité de l’enquêteur à entrer "dans les arcanes du tueur". Il va devoir s’impliquer davantage et son expérience, son vécu et sa culture vont forcément influencer son cheminement intellectuel. Ensuite, cette même influence va apparaître lorsqu’il procédera à l’audition du mis en cause. Par ailleurs, le paradoxe de la routine policière, c’est qu’elle est à la fois un outil d’objectivation par l’application de règles procédurales, et un facteur d’erreur judiciaire. C’est un peu le sujet de mon troisième roman. Finalement, la seule chose qui peut emballer la machine, ou l’arrêter, c’est le facteur humain. Dans mon troisième roman "Complices obscurs", le Flicorse rompt cette routine. L’enquêteur doit aller le plus loin possible dans la connaissance de la personnalité du meurtrier, dans ses motivations et dans tout ce qui a un rapport avec son degré de responsabilité. La suite est une question d’expert. Cette responsabilité est décortiquée dans chacun des actes de l’assassin, d’abord pour des raisons juridiques. Finalement, ces raisons toutes procédurales rejoignent aussi la curiosité de l’enquêteur. A la fin de l’enquête, le Flic a emmagasiné des questions sur les meurtres commis. Il s’est immergé dans son enquête. Pour en sortir, il a besoin d’aller au fond des choses et pour cela, il dispose des délais de garde à vue et des interrogatoires qu’il va mener.
Extraits de l'article de Joël Jégouzo, Le Flicorse, Naissance d'un personnage récurrent, paru dans la revue Noir comme Polar
Commentaires