Publié en juin 2004, sous le titre La vendetta de Sherlock Holmes par les Editions Little Big Man, le texte intégral des carnets de l'ingénieur Ugo Pandolfi (1852-1927) concerne la période comprise entre septembre 1889 et avril 1895.
Publié en juin 2004, sous le titre La vendetta de Sherlock Holmes par les Editions Little Big Man, le texte intégral des carnets de l'ingénieur Ugo Pandolfi (1852-1927) concerne la période comprise entre septembre 1889 et avril 1895.
J’ai reçu ces jours ci le tome premier de l’ouvrage en français de Cesare Lombroso, préfacé par monsieur Taine.[1] C’est Sherlock Holmes qui me l’a adressé. Depuis nos adieux, il y a un an, après la terrible nuit de Baker Street où le second de Moriarty a failli l’assassiner, Holmes ne m’a guère donné de ses nouvelles.
Dés mon retour en Corse, je lui avais envoyé, comme il me l’avait demandé pour ses hagiographes, une copie de mes carnets le concernant.[2] Holmes m’avait fait parvenir en retour une très belle diorite australienne que je conserve précieusement. Cette pierre est le rare objet qui me rattache à mon ami londonien sans m’entraîner dans une émotion insupportable.[3] L’étui à violon vide que j’ai conservé, m’est devenu intolérable. Sans doute parce qu’il me rappelle autant la haine de Sherlock Holmes pour Moriarty que sa douce passion pour la musique.
Le caractère brutal de notre séparation, en avril dernier, m’a profondément bouleversé. J’ai chassé, avec douleur, par tous les moyens, les souvenirs de cette triste et pénible période. Aussi ai-je jeté, en les brûlant, toutes les pages de mon journal depuis nos difficiles adieux de Londres. Je me suis, aussi, décidé, enfin, à ne plus rien écrire d’autre que mes travaux de géologue.
Encore une fois, mon ami détective a raison : la terre est, sans doute, une mère, sauvage et fragile à la fois, dans le ventre de laquelle il est parfois utile de savoir se réfugier.
Holmes en m’adressant l’étude de Lombroso a eu la délicatesse et la pudeur de ne joindre aucun signe, aucune trace, aucun mot qui aurait pu me bouleverser à nouveau et menacer ma volonté de ne me consacrer, désormais, qu’à mes études.
Je ne crois pas que je prendrai le temps de lire le pesant travail de Lombroso sur les anomalies atavistiques. Monsieur Taine qui l’admire, affirme n’avoir aucune objection contre la peine de mort, si la société y trouve profit.
Je ne saurai jamais pourquoi Sherlock Holmes, cet ami véritable dont la compagnie me manque, s’est érigé en juge et transformé en bourreau. J’ai été son complice.
J’emporterai avec moi ce lourd secret.
Pourquoi avons-nous assassiné les frères Moriartini ? Pour éviter, certes, cette humiliation à la justice d’être une nouvelle fois un jeu d’escrime illusoire contre le crime.[4] Mais mon ami, mon complice, avait, lui, une raison bien plus profonde que je ne saurai jamais.
Holmes n’eût-il pas existé, je n’aurais pas fait moins : peut être seulement a-t-il jeté un peu de lumière sur la partie la plus sérieuse de ma vie.[5]
***
[1] Hippolyte Taine (1828-1893). Cette précision que fournit le journal de l’ingénieur Ugo Pandolfi permet de vérifier qu’il s’agit précisément de la deuxième édition française de l’ouvrage de Cesare Lombroso, L’Homme Criminel, qui fut publié à Paris, par la librairie Félix Alcan, en 1895 avec, en préface, une lettre que le philosophe Hippolyte Taine adressa à Lombroso le 12 avril 1887.
[2] Ce dernier détail est capital pour l’une des dernières énigmes de l’holmésologie. Il permet d’expliquer en effet comment certains passages des nouvelles publiées, par John Watson ou Arthur Conan Doyle, après 1894, ressemblent, mot pour mot, à un véritable et vulgaire plagiat de certains passages du journal du géologue Ugo Pandolfi.
[3] Il s’agit certainement de l’une des deux diorites orbiculaires que j’eus la chance de découvrir à Cannes, en 1999, dans une malle qui contenait également l’édition française de L’Homme Criminel, parue en 1895.
[4] Souligné dans le manuscrit du journal de Ugo Pandolfi, ce passage est en réalité une citation, extraite du préambule écrit par Cesare Lombroso en décembre 1894 pour l’édition française de son ouvrage. Cette particularité atteste que, contrairement à ce qu’il écrit dans son journal, Ugo Pandolfi commença à lire l’ouvrage du professeur Lombroso que lui avait adressé son ami londonien. Il est à noter également qu’à la différence des hagiographes de Sherlock Holmes, Ugo Pandolfi a cherché, en la soulignant de sa main, à indiquer que cette phrase ne lui appartenait pas.
[5] Cette dernière phrase atteste, une fois de plus, que les hagiographes de Sherlock Holmes ont très largement utilisé le journal du compagnon corse du détective, y compris à des fins étrangères à la narration directe des aventures du locataire de Baker Street. Ainsi, en 1927, Arthur Conan Doyle, détourne à son profit cet ultime passage de l’ingénieur Ugo Pandolfi, pour affirmer, dans la préface de l’édition originale anglaise de The case-book of Sherlock Holmes que l’existence de Sherlock Holmes a porté ombrage à la partie la plus sérieuse de son œuvre littéraire !
En avance sur l’heure de notre rendez vous, je me suis promené dans Park Lane. Cette artère est très fréquentée et je n’eus aucune peine à retrouver la station de fiacres où je m’étais fait déposer. Il était à peine cinq heures lorsqu’un vieillard difforme qui se tenait derrière moi, me heurta et fit tomber quelques livres qu’il portait sous son bras. Je les ramassai, non sans remarquer que le titre de l’un d’eux était : L’Origine de la Religion des Arbres. L’homme était certainement un pauvre bibliophile qui, par métier ou par marotte, collectionnait les livres rares.
-Si vous cherchez de vieux livres, monsieur, je possède une petite boutique au coin de Church Street ! dit le vieil homme en me remerciant d’une voix qui grinçait bizarrement. Je serai très heureux de vous y voir, monsieur Pandolfi.
Je bondis. Je contemplai, stupéfait, cet homme qui connaissait mon nom. Qui était donc ce vieillard ? L’avais-je déjà rencontré ? Mon compagnon, retenu, l’avait-il envoyé ? Soudain je compris.
-Holmes ! m’écriai-je. Est-ce bien vous ? Vous êtes méconnaissable ! Ces favoris blancs...
-Moins fort, mon ami ! Moins fort ! murmura Holmes en m’entraînant. Venez, marchons. Vous allez assister au retour de Sherlock Holmes à Londres.
-Sous ce déguisement de bouquiniste ? demandai-je.
-Si vous ne m’avez pas reconnu tout de suite, Ugo, c’est qu’il est efficace. Et nous allons tenter la même expérience sur ce cher vieux docteur Watson.
-Mais lui vous croit mort depuis trois ans, Holmes. Ne craignez vous pas que le choc soit trop grand ?
-Allons, Pandolfi ! Watson n’est pas aussi sensible que vous. Et puis si tout se passe selon mes prévisions, l’expérience sera de courte durée. Mon hagiographe ne devrait pas me reconnaître en pleine rue. Nous approchons, Pandolfi.
-Comment allez vous me présenter à lui ? demandai-je.
-Il est inutile que vous rencontriez Watson, Ugo. Cela risquerait de déranger mes plans. Vous observerez la scène de loin. Ensuite, je disparaîtrai dans la foule. Si tout va bien, je vous retrouverai demain à la gare avant votre départ.
-Mon départ ? Demain ? Mais Holmes, nous venons à peine de...
-Ne discutez pas mon ami. Mycroft a tout arrangé. Il vous accompagnera lui-même si, par malheur, cette nuit m’était fatale...
-Fatale ? Cette nuit ? Qu’allez vous faire, Holmes ? Sherlock, mon ami...
-Ne vous inquiétez pas, Ugo ! J’ai tout prévu. Lestrade et Watson m’accompagneront ! me répondit Holmes sous son masque de vieillard. Venez, maintenant. Nous sommes presque arrivés. Ne dites plus rien !
Nous arrivâmes au bout de Park Lane, prés d’Oxford Street. Il y avait là tout un rassemblement de badauds qui regardaient en l’air devant une maison, sise au numéro 427.
-L’acteur entre en scène ! chuchota Holmes à mon oreille en serrant délicatement mon bras. A demain, Ugo, mon ami.
Holmes se faufila dans la foule et se plaça juste derrière un gros homme moustachu. Il attendit que celui-ci recule et le heurte. Holmes laissa tomber les vieux livres qu’il gardait sous son bras. L’homme à moustache se baissa pour les ramasser et s’excusa auprès du vieil homme. Holmes grogna et vira sur ses talons d’un air méprisant.
Je venais d’apercevoir le docteur Watson.
Je ne sais pas quel terrible danger court cette nuit mon compagnon. Demain, demain absolument, mon ami m’expliquera tout. Demain me fait peur. Sherlock Holmes a décidé mon départ. Je dois lui obéir. Je quitterai Londres. Demain. Demain, il le faudra bien.
Si la journée d’hier était placée sous le signe de la fortune, ce mercredi a été le jour de mon initiation au monde obscur de la politique et de la diplomatie. Le deuxième déjeuner avec Mycroft pour lequel Sherlock Holmes était venu me chercher comme convenu, a été pour moi la source des plus surprenantes révélations.
Tout commença dans le salon des étrangers dès que Mycroft Holmes nous eut rejoints.
-Sherlock m’a dit que vous étiez parti de Corse pour Paris l’année du retour des cendres de Pascal Paoli. Avez-vous assisté à cette cérémonie, monsieur Pandolfi ?
-Non ! répondis-je. C’était le moment où je devais embarquer avec mon ami Guy de Maupassant. Mais je m’en souviens, tous les journaux ne parlaient que de ça. Quel grand personnage. Le père de notre patrie corse a pour vous, Anglais, une grande importance, n’est ce pas ? demandai-je par pure courtoisie.
-Comme toutes les créatures dont nous avons souvent agité les ficelles, monsieur ! me répondit Mycroft Holmes avec un ironique sourire, en levant son verre dans ma direction.
-Quoi, monsieur ! m’écriai-je. Que voulez vous dire ? Soupçonnez vous Paoli d’être une marionnette ? ajoutai-je, ahuri et choqué par la remarque insultante de notre hôte à l’égard du babu de la nation corse.
-Calmez vous, mon ami ! intervint Sherlock Holmes. Mon frère adore tenir des propos provocateurs. Si Mycroft n’était pas au service de notre Royale Majesté, je crois qu’il finirait socialiste pour peu que les disciples de monsieur Karl Marx lui garantissent le confort de son Club ! ajouta Holmes en riant.
- Je ne voulais pas vous fâcher, monsieur l’ingénieur ! dit à son tour Mycroft Holmes. Mais l’histoire a ses faits comme les sciences de la nature ont leurs lois.
-Expliquez vous alors, monsieur Holmes. Je suis curieux d’entendre votre version de l’histoire d’un homme dont James Boswell, le premier, a fait le plus grand des éloges et dont les meilleurs de vos artistes ont montré, au monde entier, la figure d’honnête homme, courageuse et exemplaire.
-Votre enthousiasme et votre naïveté m’amusent, monsieur Pandolfi. Et d’autant plus que vos propos eux-mêmes contiennent les arguments qui fondent les miens ! dit Mycroft en me fixant de ses yeux gris.
-Que voulez vous dire ? Je ne comprends pas !
-Croyez vous vraiment, cher ami, que le jeune Boswell ait pu, par son seul talent, fabriquer la légende vivante que fut Paoli à partir de 1765 ?
-Oui, monsieur ! Je le crois ! N’est ce pas la vérité ? demandai-je, soudain troublé par la demande assurée de Mycroft Holmes.
-C’est la vérité de la légende elle-même, cher ami. Mais la réalité est bien différente. Les légendes ont toujours une histoire. Notre Boswell était, en 1765, un jeune chien qui ne rêvait que de gloire littéraire et de succès. Il cherchait, tout en préparant l’hagiographie de Samuel Johnson, un autre grand homme dont la gloire ferait la sienne. Il a été facile de le faire aller vers votre Pascal Paoli. C’est votre philosophe Jean-Jacques Rousseau qui s’est chargé d’orienter ses pas vers votre île et votre héros. Il n’y avait plus qu’à attendre ! dit Mycroft dans un nouveau rictus plein de condescendance.
-Mais qui attendait ? Et quoi d’abord ? demandai-je.
-L’Angleterre, mon ami ! L’Angleterre ! soupira Mycroft. En 1765, Boswell avait été chargé de suggérer à Paoli une alliance avec l’Angleterre. Trois ans plus tard lorsque l’habileté de la France à acquérir la Corse s’avéra et que votre petit Etat eut besoin d’argent et de secours, l’hagiographie de Boswell venait à point pour accabler la France. Nous avons à ce moment là fait ce qu’il fallait pour donner aux écrits de Boswell une dimension européenne qui, de nos jours, rendrait jaloux bien des libraires et bien des écrivains ! ajouta Mycroft Holmes.
-Savez-vous, cher ami, que les anarchistes appellent cela, aujourd’hui, de la propagande. Ils ont, là-dessus, des théories fort brillantes. Mais les conseillers diplomatiques de la Couronne ont pris, en ce domaine et grâce à l’affaire corse, une longueur d’avance depuis 1769. Nous avons fait traduire ce tour[1] de votre île en allemand et en italien dès 1768. Puis, l’année suivante, nous avons encouragé les traductions en français et en néerlandais. L’Angleterre a fait de James Boswell un auteur connu dans toute l’Europe parce que la diplomatie secrète de la Couronne avait besoin de transformer votre Paoli en héros légendaire. Voila ma vérité, monsieur Pandolfi.
-La diplomatie secrète, dites vous ! Est-ce à dire que toutes ces actions étaient officieuses ? demandai-je, au comble de la confusion.
-Bien sûr, mon ami ! répondit Mycroft Holmes. Bien plus qu’officieuses. Depuis 1763, la position de mon pays était officiellement définie par une Proclamation qui interdisait toute action d’assistance en faveur des Corses. Officiellement, Paoli et ses patriotes étaient des rebelles et mon pays mit un terme aux relations commerciales avec votre île. Mais, même en 1768, quand le cabinet britannique et notre ambassadeur ne se faisaient plus aucune illusion sur le sort que la France réserve à la Corse, cette position officielle ne nous empêcha pas d’envoyer des espions et de livrer quelques armes aux insurgés.
-Je suis étourdi par tout ce que vous m’apprenez, monsieur. Et quelle grande connaissance vous avez de cette période. C’est étonnant ! dis-je, de plus en plus impressionné par ce que Mycroft Holmes me révélait de l’histoire de mon île.
-Voyez vous, monsieur, c’est que l’affaire corse est devenue un cas d’école qu’étudient tous nos jeunes diplomates. Car l’exemple de vos insurgés prit une ampleur qui dépassa de loin les frontières stratégiques de votre petite île. A partir de 1770, il ne s’agissait plus de la Corse. La légende patriotique que nous avions contribué à embellir, s’est retournée contre mon pays et ce revers de la médaille coûta bien des drames à l’Angleterre.
-Je comprends mieux ! dis je. Vous parlez de vos colonies d’Amérique !
-Exactement, monsieur Pandolfi ! me répondit Mycroft. Boston et Philadelphie refusèrent d’abord les importations de thé anglais. Puis nos treize riches colonies d’Amérique passèrent de la contestation de la tutelle britannique à la révolte, puis de la révolte à la rébellion. Notre pays fut littéralement coupé en deux. Lord Grafton[2] qui avait emporté l’adhésion du Parlement quand il s’était agi, avec l’annexion de la Corse par la France, de ne pas prendre le risque d’un conflit avec les Français, dut céder la place aux partisans de la manière forte quand nos colons en Amérique s’engagèrent sur la voie de l’indépendance. Vous n’ignorez pas, cher ami, que les partisans de Washington baptisaient des villes du nom de Pascal Paoli et que votre vieille guerre d’indépendance contre Gênes était devenue la référence de celui qui allait devenir le premier président de l’Union ?
-Notre héros était devenu un symbole et mon île un exemple ! dis-je avec fierté, comprenant, soudain, avec les explications de Mycroft, combien le double jeu de l’Angleterre avait pu se transformer en une cruelle menace pour l’unité même de son empire.
-On ne fabrique jamais un mythe impunément ! dit Sherlock Holmes en posant sur la table sa blague de tabac noir. Qui sait si l’esprit de sécession corse n’empoisonnera pas un jour nos amis français et leur gouvernement ?
Mycroft Holmes porta très lentement son verre à ses lèvres. Il dégusta avec une lenteur toute aussi paresseuse le vin blanc de Rogliano qui, de nouveau, avait accompagné notre déjeuner. Sherlock Holmes, vers qui je tournai mon regard, paraissait s’ennuyer un peu de cette longue conversation historique. Le détective emplit la pipe que je lui avais offerte à Porticciolo et m’encouragea d’un hochement de tête à poursuivre, avec son frère, la remontée du temps.
-Au cœur de Londres, Paoli exilé était donc devenu un danger pour l’Angleterre. Il défendit la cause des insurgés d’Amérique ? dis-je en interrogeant Mycroft. Celui-ci étouffa un grand éclat de rire.
-Fort heureusement, l’Angleterre a veillé à éviter une telle inconvenance, cher ami ! me répondit Mycroft. Il s’agissait alors d’une affaire de politique intérieure anglaise, ne l’oubliez pas, et votre grand guerrier avait besoin de repos. Son unique obsession pour son île et son goût du confort firent très vite de votre Paoli le plus inoffensif des patriotes corses. Son silence fut tel que même les partisans de Wilkes qui avaient récoltés des fonds pour la cause corse, finirent par traiter votre héros d’esclave abject.[3]
-C’en est trop, monsieur ! Vous insultez la mémoire de Pascal Paoli ! m’écriai-je, révolté par l’affront. Comment pouvez vous supposer la corruption d’un tel homme ?
-Allons, mon ami ! Ne prenez pas aussi mal, mes propos ! dit Mycroft, surpris par mon éclat soudain.
-Mycroft n’a pas l’habitude de vos échanges véhéments, Pandolfi ! intervint calmement Sherlock Holmes avec un fin sourire. Mon frère vit dans un Club dont les règles sanctionnent la moindre parole, et dans un bureau de Whitehall où l’ombre d’un seul mot enthousiaste est considérée comme une faute de goût impardonnable. Ne vous offusquez donc pas de sa manière toute diplomatique de raconter l’histoire de votre île.
-Mais tout de même, Holmes, votre frère vient de sous entendre que Pascal Paoli a été corrompu ! dis-je en m’efforçant de sourire à nouveau en direction de Mycroft.
-Disons que nos services ont tout fait pour que votre grand exilé soit entouré et flatté comme son rang l’exigeait. Notre Souverain avait donné l’exemple. Georges III l’invita immédiatement à la Cour et accorda à votre héros une pension royale de 2000 livres sterling. L’influent révérend Burnaby[4] loua pour lui un luxueux appartement dans l’élégant quartier de Old Bond Street. Boswell, son ami Johnson et sir Joshua Reynolds s’occupèrent de l’introduire au sein du Literary Club et de la Royal Society des Beaux Arts.[5] Plus tard, le médecin de la Reine, sir John Pringle se chargera de son initiation maçonnique et Paoli eut ses entrées à Freemason’Hall. C’est même là que votre grand homme donnait parfois rendez vous à sa belle Maria...
-Attendez, je vous en prie ! dis-je, brusquement. Paoli était donc bien franc-maçon ? C’est ce que vous venez de dire, n’est ce pas ? Et qui était donc cette Maria ? Vous m’en dites trop à la fois, monsieur, et j’ai du mal à vous suivre...
-Voilà, Mycroft, que vous avez réussi à piquer la curiosité de notre ami ! intervint Sherlock Holmes. Vous devez maintenant nous dévoiler la vie privée de ce monsieur Paoli. A moins –ajouta le détective avec un rictus amusé- que ces révélations ne soient enfouies à jamais dans les archives secrètes de la Couronne ?
-Boswell était à cette époque l’un des Grand Maître de la Grande Loge d’Ecosse ! poursuivit impassible Mycroft Holmes. Paoli fut initié en 1778 et introduit à la Loge des « Neuf Muses » de la Grande Loge Unie d’Angleterre. Il fut certainement un franc-maçon recherché. Votre héros était à la mode, monsieur Pandolfi. Et bien après le malheureux épisode du Royaume anglo-corse, Paoli que nous avions définitivement écarté, fut cependant admis dans la Loge du Prince de Galles en personne.[6]
-Malheureux épisode, dites vous ? interrogeai-je.
-Oui, cher ami. Le dernier militaire anglais qui quitta votre île en 1796 fut le vicomte Horatio Nelson ! me répondit Mycroft. Ce n’est pas le meilleur souvenir que nous gardons de notre grand amiral.[7]
-Aboukir et Trafalgar nous ont bien vengés de l’épisode corse ! intervint Sherlock Holmes en savourant le cognac qu’on venait de nous servir.
-Et la femme ? demandai-je sans relever la cruelle allusion de Sherlock Holmes à nos défaites navales. Qui était cette Maria ?
-Maria ? répéta Mycroft Holmes en prenant le temps de respirer les vapeurs de l’alcool qu’il faisait tourner lentement dans son verre. Maria Cosway ! répondit il. C’était une artiste de grand talent avant même d’être l’épouse du peintre Richard Cosway qui fit lui-même, du reste, le portrait de votre Pascal Paoli.[8]
-Maria...Cosway ! répétai-je. Cette femme a-t-elle tenu un rôle important dans la vie de Pascal Paoli ? Je veux dire... dans sa vie amoureuse ?
-Cela, mon ami, je ne vous le dirai pas ! me répondit Mycroft. Car, voyez vous, nous n’en savons rien. Ils se rencontraient très souvent à Londres et ils se sont longtemps écrit. Sur ce point les rapports de nos agents de l’époque sont formels. Mais il faudrait pouvoir lire leur correspondance pour savoir quels pouvaient bien être les sentiments de Pascal Paoli envers la séduisante Maria Cosway. Or, cher ami, nous ne possédons pas ces lettres. Je peux seulement vous dire qu’il y a toujours de l’ironie dans les faits de l’histoire, monsieur Pandolfi. A la mort de Pascal Paoli, Maria Cosway était depuis longtemps en France où elle était devenue une amie intime du demi frère de Letizia Bonaparte, le Cardinal Joseph Fesch, que Napoléon venait de faire nommer Archevêque de Lyon.[9]
-Quel monde de noirceur est donc votre diplomatie ! Tout ce que vous venez de me dire m’accable, monsieur, pardonnez moi. Je suis loin de mon univers.
-Vous connaissez mieux l’histoire de la Terre que celles des Nations qui la peuplent. Voilà tout, mon cher ami ! me répondit Mycroft Holmes en se levant lentement de son siège. Voulez vous que nous marchions un peu ? J’ai une surprise pour vous, monsieur le géologue.
-J’espère, Mycroft, que votre surprise sera plus agréable que la somme de compromissions que vous venez de dévoiler à notre ami ! coupa Sherlock Holmes. Regardez le donc. Notre déjeuner l’a totalement désolé. Venez, Pandolfi ! L’air de Pall Mall nous fera le plus grand bien.
Sortis du Diogène Club, nous marchâmes dans Pall Mall jusqu’à tourner dans Whitehall. Mais je n’arrivais pas à sortir de cette espèce de labyrinthe dans lequel l’Angleterre et ma Corse se mêlaient sans cesse, et où Mycroft Holmes venait de m’enfermer.
-Votre Couronne, monsieur, a donc espionné sans trêve notre pauvre Pascal Paoli ? demandai-je encore, tout en marchant.
-Après sa défaite de 1769 seulement ! me répondit Mycroft. Filippo Massiera était l’un des proches fidèles de Paoli, son secrétaire en quelque sorte. Massiera l’accompagna dans son exil. Il fut même l’un des artisans du retour de Paoli à Paris où votre Assemblée Constituante l’accueilla. Ce Massiera était effectivement l’un de nos agents, monsieur Pandolfi.[10]
-Vous êtes incroyable, monsieur ! dis-je. Ainsi depuis que mon île a conquis sa liberté, votre pays s’est toujours servi de Paoli pour comploter contre la France !
-Bien avant votre Pascal Paoli ! me répondit Mycroft Holmes. Je crois bien, cher ami, que la Couronne a commencé à regarder votre île avec intérêt lorsque la Cour d’Espagne s’est détournée des affaires de Corse. Disons vers les années 1733 ou 1735. Est-ce que le nom de Théodore de Neuhoff vous rappelle quelque chose, monsieur Pandolfi ?
-Théodore Premier ! m’exclamai-je. Oui, monsieur. C’est l’une de nos curiosités historiques. Un aventurier qui débarqua en Corse, se nomma Roi de l’île et ne resta qu’un été. Je ne sais même pas en quelle année cela eut lieu. Pourquoi cette question ?
-C’était en 1736, au mois de mars, cher ami ! répondit Mycroft en s’arrêtant pour reprendre son souffle. Théodore de Neuhoff débarqua sur la côte est de votre île et distribua des fusils, des munitions, des canons et des souliers à tous ceux qui voulaient bien le suivre.[11] J’avoue que l’on ne sait pas exactement qui, de l’Espagne, de l’Angleterre ou de l’Autriche, finança cette curieuse expédition. Ce que je peux vous assurer, monsieur Pandolfi, c’est que le voyage de cet aventurier avait été préparé à Tunis et que le Bey et notre Consul là bas n’étaient pas étrangers à cette expédition. Nous sommes arrivés, Sherlock. C’est là ! ajouta Mycroft en m’invitant à pénétrer dans le hall d’un immeuble du gouvernement.
Nous allâmes, dans les derniers étages, le long d’un interminable couloir. Nous passâmes devant une série de portes. Chacune avait son chiffre composé de lettres et de nombres. La pénombre était telle que je ne pus distinguer l’identification de la porte devant laquelle Mycroft Holmes s’arrêta brusquement.
-Voyez vous, monsieur Pandolfi, lorsque Sherlock m’a informé des nécessités d’aller en Corse afin de poursuivre Moriarty, j’ai fait rassembler tout ce que les archives de nos ministères pouvaient contenir sur votre île. J’étais loin d’imaginer que nous possédions autant d’informations, même si je n’ignorai pas, bien évidemment, que nos investissements stratégiques en Méditerranée sont anciens et très patients. Vous comprenez à présent pourquoi j’ai pu vous paraître si bien informé sur l’histoire de votre peuple et votre général Paoli.
-J’avoue, monsieur, que toutes vos connaissances m’ont vivement impressionné ! répondis-je alors que Mycroft Holmes entrouvrit la porte devant laquelle nous attendions.
-Ce que vous allez voir à présent, cher ami, est une preuve matérielle de cet intérêt que nous avons toujours porté à votre terre. Mais c’est aussi l’une de ces preuves matérielles que mon frère a le don de savoir récolter pour accabler les coupables. Il ne s’agit pas de crime dans cette salle obscure. Il ne s’agit que d’un vol. Mais vous allez comprendre, mon ami. Attendez un instant avant d’entrer. Il faut d’abord que je fasse un peu de lumière ! acheva Mycroft Holmes en pénétrant dans la pièce où il disparut dans l’obscurité.
Soudain la salle s’éclaira. Et brusquement je compris. Le plan terrier de la Corse s’étalait devant moi ou plutôt, devrai-je dire, sous mes pieds. Les trente neuf rouleaux, dessinés et aquarellés par les meilleurs cartographes de Louis XV au Directoire, se trouvaient là, assemblés. Ils étaient posés au sol sous d’épaisses plaques de verre sur lesquelles j’avançai.
J’étais fasciné, ébloui. Je marchai sur ma terre. J’étais dans la carte de mon île. En elle. Comme si, par magie, les cartographes du XVIII em siècle m’avait inclu dans leurs relevés scrupuleux. Je ne pus maîtriser mon émotion. Mes yeux s’embuèrent. Je pleurai tant ce sentiment était troublant.
Etais-je devenu un homme-oiseau ? J’hésitai à avancer, comme pris d’un vertige. Puis je m’engageai et franchis mon île, ma terre, d’est en ouest, de la mer à la mer. En quelques pas. Puis je voulus prendre ma mesure de l’île. J’allai des Bouches de Bonifacio à la pointe extrême du cap corse. Puis, dans l’autre sens, du nord vers le sud. Je comptai chacun de mes pas. Je vérifiai les enjambées. Je m’assurai que mon île était bien là, à Londres, sous mes pieds.
Je ne rêvais pas. Tout cela était bien réel. Mycroft se tenait au fond de la pièce, au-delà de la pointe nord de l’île. Derrière moi, Sherlock Holmes, était resté à l’entrée, debout sur les Bouches de Bonifacio. Et, moi, j’étais, là, comme le Gulliver de Swift en Laputa,[12] au milieu de mon île de papier.
Je tentais d’embrasser la pièce du regard. Il me fallait en connaître les dimensions. Il me fallait mesurer l’assemblage des rouleaux. Sherlock Holmes devina mon intention.
-Prenez ceci, Pandolfi ! C’est plus précis que les pas ! me dit il en me donnant le mètre d’arpenteur qu’il gardait toujours avec lui.
A genoux sur le sol de verre, je mesurais les rouleaux du terrier avec précision. Le tableau complet qu’offrait leur assemblage, mesurait dans la longueur, du nord au sud de l’île, dix huit mètres et 72 centimètres, soit vingt quatre rouleaux, large, chacun, de soixante dix huit centimètres. Dans sa largeur la plus grande, le plan de la Corse d’est en ouest, comptait neuf mètres et soixante trois centimètres. Il s’agissait bien de la carte de mon île à l’échelle d’un dix mille huit centième, celle là même que nous avions consultée, avec Holmes, à Ajaccio, dans les archives du département.
-Il y a donc trois exemplaires du plan terrier de la Corse et non deux, contrairement à ce que j’ai pu vous dire à Ajaccio, Holmes ! dis-je alors en regardant à la fois Sherlock et son frère.
-Non, monsieur Pandolfi ! répondit Mycroft Holmes. Officiellement cette carte n’existe pas. Il n’y a que deux exemplaires de ce travail remarquable. L’un des deux fut remis au gouvernement britannique en 1796, avant la fin du Royaume anglo-corse. Cet exemplaire fut transféré à Londres où il resta jusqu’à ce que votre ministère de la guerre le rachète à l’Angleterre. Nous vous l’avons revendu bien volontiers. Les services de la perfide Albion ont simplement pris la précaution de faire établir une copie parfaitement exacte de ce merveilleux document. Mais cette copie n’existe pas, cher ami, et vous ne l’avez jamais vue, monsieur Pandolfi.
-Incroyable ! Vraiment incroyable ! dis-je, étourdi, riant presque tant la situation était cocasse. Mais...alors...pourquoi me révéler son existence ? demandai-je.
-Il est rare, voyez vous, que mon frère Sherlock se lie d’amitié ! me répondit Mycroft. Ce qu’il m’a dit de vous, Ugo, et le fait que Sherlock vous conduise jusqu’à moi, m’incitent à penser qu’il existe entre vous un lien d’une exceptionnelle qualité. Aussi je tenais à vous offrir quelque chose d’exceptionnel. Je n’ai rien trouvé de mieux que l’aveu de ce trésor dérobé et le silence auquel il nous oblige, tous les trois. C’est ma manière à moi, cher ami, de vous remercier et de partager avec vous un peu de vos aventures.
-A ce propos - ajouta, très vite, Mycroft qui semblait vouloir ne laisser aucune place à son émotion - si vous profitiez de cette belle carte, Sherlock, pour me montrer les chemins de votre périple. Votre première étape était à Ajaccio. C’est par là, Sherlock, que vous avez découvert cette île ? dit Mycroft en indiquant la direction avec son pied.
-Puisque l’heure est à la franchise, Mycroft, je dois avouer la vérité à mon ami Ugo ! dit, d’un ton grave, Sherlock Holmes en s’approchant de moi. Je vous ai menti depuis le début, mon ami.
-Menti ? Vous ? Que voulez vous dire, Holmes ? Parlez !
-Mon voyage, avec vous, Ugo, n’était pas mon premier séjour dans votre île ! répondit calmement Holmes en me souriant.
-Sherlock ! Vous voulez dire que...
-Que je m’étais déjà rendu en Corse, oui. Dix mois avant notre rencontre à Montpellier. Je ne pouvais rien vous révéler, mon ami. J’étais sur la piste de Bozzo et de l’école du crime de Sartène. Je venais de Naples où j’avais obtenu les renseignements confirmant que Moriarty avait un frère et que celui-ci vivait en Corse. Je me suis rendu dans votre île en passant par la Sardaigne, ensuite je me suis installé à Sartène sous divers déguisements. J’y suis resté jusqu’au mois de juin 93, suffisamment pour être sûr que le repaire de Moriarty était bien dans les environs et que le va et vient des notaires cachait quelque chose. Voilà, la vérité, mon ami.
-Vous aviez donc obtenu vous-même les informations capitales que Réouven avait transmises au commissaire Le Villard et au lieutenant O’Near?
-Oui, Ugo ! répondit Holmes en riant. Et pour une raison toute simple, mon ami : Réouven, c’est moi.
-Vous...mais...alors...pourquoi ? balbutiai-je, ébranlé à nouveau par cette nouvelle révélation. Pourquoi... n’êtes vous pas resté, Holmes ? Pourquoi avoir attendu ? Et pourquoi vous cacher sous l’anonymat de Réouven ?
-Si j’étais resté encore à Sartène, je risquai d’être découvert et de donner l’alerte à la bande de Moriarty. Je ne pouvais pas prendre le risque de le laisser m’échapper une nouvelle fois. D’autre part, je n’avais pas le droit d’agir seul, sans réunir notre comité. Enfin, avec le code de Réouven que j’avais déjà utilisé, j’étais sûr que nos amis ne douteraient pas un instant des informations qu’ils recevaient par ce canal. Il n’y avait pas d’autre solution. Le comité n’aurait jamais accepté que je me mette moi-même en danger en allant seul sur la piste de Bozzo à Naples, en Sardaigne et en Corse. Je n’avais pas d’autre choix. Il fallait que je sache et d’abord à l’insu des membres du comité. J’étais donc contraint d’agir dans l’ombre. Vous connaissez toute l’histoire maintenant.
-Vous avez pris des risques énormes, Sherlock ! répondis-je, avec une frayeur rétrospective. Si vous aviez été démasqué à Sartène, vous n’en seriez pas sorti vivant.
-Et nous ne nous serions jamais rencontrés à Montpellier ! ajouta Holmes avec un petit rire.
-Justement, Holmes, à propos de notre rencontre, pourquoi avoir choisi de me demander de vous accompagner en Corse ? demandai-je. Vous n’aviez pas plus besoin de guide que de masque !
-C’est l’une des règles de notre comité, mon ami. Quelles que soient mes aventures, elles doivent avoir un témoin ! répondit Sherlock Holmes. Quant à la question de savoir pourquoi, c’est vous que j’ai choisi, je vous répondrai que c’est là, la part qui revient à notre ami Maupassant ! ajouta Holmes en prenant mon bras.
-A Guy, Sherlock ? Qu’ avait-il dit à mon sujet ?
-Tout ce que Guy de Maupassant m’a écrit vous concernant, Pandolfi, dit que vous êtes un honnête homme, au sens où on l’entendait au siècle dernier. C’est pour cela que j’ai voulu vous rencontrer et choisir de vous faire mon complice ! ajouta Sherlock Holmes en m’entraînant avec son frère dans l’interminable couloir de l’étrange immeuble de Whitehall.
Revenus devant le siège du Diogène Club pour lequel Mycroft nous quitta, Holmes et moi prîmes un fiacre dont le cocher nous a franchement distrait de toutes les émotions de cette journée. L’homme pesta tout le long du chemin contre le chantier du Tower Bridge. Selon notre cocher, ces travaux allaient ruiner pour longtemps la circulation, déjà bien impossible, des rues de Londres. Avant de me déposer à mon hôtel, Holmes fixa notre prochain rendez vous. Nous devons nous retrouver à la station de fiacres de Park Lane , demain, à partir de cinq heures.
-Sherlock ! dis-je, alors que nous allions nous séparer. Je n’en reviens toujours pas que vous en soyez à votre deuxième voyage dans mon île.
-Savez vous, Ugo, que les guides destinés aux touristes affirment souvent qu’il faut au moins deux voyages pour bien voir la Corse ! répondit Holmes, en riant dans la voiture qui l’emportait déjà.
[1] En anglais dans le texte. Afin de préparer le succès de An account of Corsica, James Boswell distilla dans diverses gazettes des extraits du récit de son voyage. Il inventa même, dans la London Chronicle, les aventures feuilletonesques d’un agent secret du gouvernement corse qu’il nomma Romanzo. The Journal of a Tour to Corsica est un texte autonome qui est cependant inséparable de An Account of Corsica, the Journal of a Tour to that Island and Memoirs of Pascal Paoli parut à Glasgow et à Londres le 13 février 1768.
[2] Lord Grafton était premier Lord de la Trésorerie, premier des ministres en quelque sorte, à l’époque où Pascal Paoli arriva, pour la première fois, en 1769, en exil, en Angleterre.
[3] Les banquiers et les marchands de la City qui avaient été les principaux bailleurs de fonds de la cause corse, étaient également les principaux soutiens de John Wilkes (1727-1797) pamphlétaire et chef de l’opposition aux tories et à Georges III. Par prudence et par crainte d’être instrumentalisé par les partisans de Wilkes, Pascal Paoli refusa de rejoindre l’Association des Amis de Wilke lorsque celui-ci fut exclu du Parlement pour atteinte à l’autorité royale. Comme l’écrit fort bien Paul-Michel Villa dans son ouvrage L’autre vie de Pascal Paoli : la déception des partisans de Wilke fut à la mesure de leur générosité passée. Leur sympathie se mua en colère. Leur presse couvrit Paoli d’insultes et l’accusa de s’être vendu au roi pour le prix de sa pension.
[4] Le pasteur protestant Andrew Burnaby (1734-1812) qui avait été vice-consul d’Angleterre à Livourne, avait rencontré Paoli, en Corse, dès 1766. Il assura également, durant cette même période, le passage des fonds qui étaient collectés en faveur des insurgés corses.
[5] Le moraliste et lexicographe Samuel Johnson (1709-1784) et le peintre sir Joshua Reynolds (1723-1792) fondateur de la Royal Academy des Beaux Arts, fondèrent ensemble le très fermé Literary Club. James Boswell (1740-1795) publia, en 1791, la Vie du Dr Johnson qui est toujours considérée comme l’un des chefs d’œuvre biographique de la littérature anglaise.
[6] Selon les sources autorisées de la Grande Loge Unie d’Angleterre, la Loge du Prince de Galles dans laquelle Pascal Paoli fut admis le 21 février 1800 et à laquelle le Prince de Galles, lui-même, donna le nom du héros corse, fut fondée le 20 août 1787.
[7] Horatio Nelson, duc de Bronte (1758-1805) fut tué, au nord-ouest du détroit de Gibraltar, à la bataille décisive de Trafalgar qu’il remporta sur la flotte franco-espagnole.
[8] Le peintre Richard Cosway, célèbre autant pour ses miniatures que pour ses excentricités, a peint le portrait de Pascal Paoli en 1784. Celui-ci fut exposé au Salon de la Royal Academy en 1798. Cette huile sur bois est aujourd’hui conservée au Palazzo Pitti à Florence.
[9] Maria Hadfield, née à Florence en 1760, épousa, à Londres, à l’age de vingt ans, le peintre Richard Cosway. A Paris, à partir de 1801, afin de reproduire les œuvres de la Grande Galerie du Louvre, Maria Cosway deviendra très vite la conseillère artistique et l’amie intime du collectionneur Joseph Fesch (1763-1839). Maria Cosway mourut à Lodi en 1838. Sur les relations que Maria Cosway entretint avec Pascal Paoli et la correspondance qu’ils échangèrent longtemps, on lira l’excellent ouvrage de Paul-Michel Villa, L’autre vie de Pascal Paoli, publié en 1999 aux éditions Piazzola, qui livre des lettres inédites de Paoli découvertes à Londres.
[10] Aussi incroyable qu’il paraisse, cet aveu surprenant de Mycroft Holmes que rapporte Ugo Pandolfi, trouvera sa confirmation quatre vingt seize ans plus tard dans les travaux de l’historien britannique John Mac Earlan publiés, en 1990, sur les archives des services secrets de la Couronne. Familier de Paoli, depuis leur fuite commune de Porto Vecchio, en 1769, Philippe Massiera, instigateur de l’engagement des Corses aux sièges de Mahon et de Gibraltar, était en réalité un agent secret au service de l’Angleterre. Dès la prise de la Bastille, il passa de Londres à Paris afin de préparer le retour en Corse de Paoli. De 1789 à 1790, Massiera adressa au service britannique de renseignement de Evan Nepean pour qui il travaillait directement, plusieurs rapports et documents secrets sur la situation française. L’un d’eux proposait le passage de la Corse sous contrôle britannique.
[11] Le baron de Neuhoff, né à Cologne en 1694, débarqua en Corse le 12 mars 1736. Il accosta sur la plage d’Aleria à bord d’un navire battant pavillon anglais. Les historiens s’accordent, de nos jours, pour dire que Théodore de Neuhoff était l’instrument d’une diplomatie interlope et qu’il était à la solde d’une puissance européenne.
[12] Dans les Voyages de Gulliver (1726) de l’irlandais Jonathan Swift (1667-1745), Laputa est une île volante habitée par des savants tandis qu’à Lilliput les habitants ne dépassent pas six pouces.
Je n’ai point vu Holmes de toute la journée. Nous n’avons rendez vous que demain. Mais cet après midi m’a comblé. Le secrétaire de la Royal Geological Society m’a reçu avec les plus grands égards, en présence de deux graves personnages dont l’un a la charge des publications des sociétés royales.
Je suis désormais correspondant de l’illustre institution et mon ouvrage sur la géologie de l’île de Corse sera bientôt traduit.
Holmes est venu me prendre à mon hôtel comme convenu. Nous sommes allés dans Pall Mall, non loin du Carlton.
-C’est là qu’habite Mycroft ! me dit Holmes en m’indiquant un immeuble cossu. Et son club est en face. Il en est l’un des fondateurs.
-Comment s’appelle ce club ? demandai-je.
-Le Club Diogène ! répondit Holmes. Il rassemble les hommes les plus insociables que vous puissiez imaginer. Les bavards y sont interdits. Aucun membre du Club Diogène n’est autorisé à s’intéresser à l’un quelconque de ses collègues. Personne n’a le droit de parler sous aucun prétexte.
-C’est invraisemblable ! dis-je. Comment allons nous donc parler à votre frère si ce Club...
-Il y a un salon pour accueillir les étrangers ! dit Holmes en m’invitant à traverser la rue.
Holmes s’arrêta devant une porte, me recommanda le silence et me précéda dans le hall. J’aperçus, à travers un panneau vitré, une salle immense et luxueusement meublée dans laquelle de nombreux hommes étaient assis, lisant des journaux et des revues, chacun dans son coin. Holmes me conduisit dans un salon plus petit où il me laissa. Il revint, une minute plus tard, accompagné d’un homme de forte corpulence qui, je le devinai, ne pouvait être que son frère.
Mycroft Holmes, plus large, plus fort que son frère, avait quelque chose de l’acuité d’expression qui caractérisait celle de Sherlock Holmes. Les yeux de cet homme massif avaient la couleur grise de l’eau, et pourtant le regard était pénétrant, profond, plein d’une vivacité d’introspection que je n’avais vue, chez mon compagnon détective, que lorsqu’il reniflait une piste.
-Je suis heureux de vous rencontrer, monsieur Pandolfi ! me dit-il en tendant une main large et plate comme la nageoire de ces phoques de Bonifacio dont les audaces avaient ravi monsieur de Maupassant.[1] Sherlock m’a dit hier soir tout ce qu’il vous doit depuis que vous l’avez accompagné dans votre île de Corse. Permettez moi de vous féliciter également pour la qualité de vos vins ! ajouta Mycroft en nous invitant à passer à table. Savez vous, cher monsieur, que depuis que j’ai reçu les caisses de Sherlock, nous avons dû donner un avertissement à deux membres de notre Club. Ils ont demandé, en plein déjeuner, comment ils pouvaient se procurer cet excellent vin blanc. Vous imaginez le scandale !
-Assez mal, monsieur, je l’avoue ! répondis je. Mais je suis heureux que les vins de Rogliano soient si bien accueillis par les membres de votre Club.
-Ces vins du cap corse sont tout à fait remarquables. Sherlock a insisté, du reste, pour qu’ils accompagnent notre déjeuner aujourd’hui. Trinquons, monsieur. Aux trésors de la plus belle île de la Méditerranée ! dit Mycroft en levant son verre.
-Vous semblez bien connaître mon île, monsieur ! dis-je en trinquant avec les frères Holmes.
-Mycroft est omniscient, Pandolfi. Je vous l’ai dit, je crois. Il sait tout sur tout ! intervint Sherlock en riant.
-Sherlock possède toute l’énergie de la famille ! dit Mycroft en se tournant vers moi. Je me déplace peu...
-Mycroft veut dire qu’il ne se déplace jamais ! coupa Sherlock. Son plus grand effort consiste à tourner dans Whitehall chaque matin quand il sort de son domicile pour aller travailler, et chaque soir il sort de Whitehall pour rentrer chez lui. D’un bout de l’année à l’autre, il ne se livre à aucun autre exercice, et il ne se montre nulle part ailleurs qu’au Club Diogène qui est, vous l’avez vu Pandolfi, juste en face de son appartement.
-Je ne me déplace pas ! reprit Mycroft. Mais les informations me parviennent. N’est ce pas là l’essentiel, Sherlock ?
-Sachez, Pandolfi, que mon frère est certainement l’un des hommes les mieux informés du Royaume. Les conclusions de chaque département ministériel lui sont communiquées. Il est le bureau régulateur qui dresse au jour le jour la synthèse.
-Sherlock exagère mon rôle ! répondit Mycroft avec une absence totale de modestie. Disons seulement qu’il m’arrive parfois d’avoir mon mot à dire pour décider de la politique du gouvernement. Mais parlons plutôt de votre île. Et de vous d’abord, monsieur le géologue. Vous avez rendez vous demain, dans l’après midi, avec le secrétaire de la Royal Geological Society. J’ai appris que ces messieurs ont décidé de faire de vous leur correspondant. Cela vous convient-il ?
-Félicitations, Pandolfi ! dit Sherlock Holmes en levant son verre.
-Vos travaux sur les richesses minières de votre île font autorité, à ce que l’on m’a dit ! ajouta Mycroft.
-Vous exagérez à votre tour ! répondis-je. Il ne s’agit que d’un bien modeste ouvrage qui...
-Qui est promis à un bel avenir ! enchaîna Mycroft, avec un large sourire, en regardant sa montre. Je peux vous dire ce que votre éditeur à Paris ignore encore : l’une de nos maisons d’édition a décidé de faire traduire votre ouvrage et de le publier à Londres.
-Mais...monsieur...comment...c’est merveilleux ! En êtes vous certain ? Je veux dire...comment se fait-il que...
-Je vous avais prévenu, Pandolfi ! intervint Sherlock Holmes. Mycroft est un frère omniscient et il surprend toujours son monde.
Mycroft se leva lentement de table, passa derrière son frère et posa sa large main sur son épaule.
-Mercredi nous déjeunerons ensemble à nouveau, ici même. Sherlock ira vous chercher. Nous irons ensuite voir une petite curiosité qui devrait vous intéresser, monsieur Pandolfi.
-Quoi ? s’étonna Sherlock Holmes. Mon frère envisage de prendre un peu d’exercice mercredi ? Je n’y crois pas...
-Rassurez vous, Sherlock ! répondit aussitôt Mycroft en tapotant l’épaule de son frère moqueur. La surprise que je réserve à notre ami est dans Whitehall. Ce n’est pas plus loin d’ici que mon bureau. Finissez tranquillement vos cafés et votre cognac. Je dois m’en aller à présent. A mercredi, monsieur Pandolfi et toutes mes félicitations encore ! ajouta Mycroft en refermant la porte du salon des étrangers.
[1] L’écrivain rapporta, dans un court texte daté de 1882, qu’il avait rencontré l’un de ces animaux à l’occasion d’une visite en mer à Bonifacio. Guy de Maupassant qui ne fait aucune allusion à la présence de son ami Ugo Pandolfi, affirme également qu’on lui raconta, à Ajaccio, que des phoques, parfois, allaient jusqu'aux vignes qui bordent la mer, pour y manger du raisin. Maupassant, incrédule, ajoute : je ne me figure pas bien un phoque un peu pochard dansant un cancan sur la berge.
Dès notre arrivée dans la capitale du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande, Holmes nous fit conduire, depuis la gare de Charing Cross, jusqu’aux alentours du British Museum.
-J’ai tenu compte de vos centres d’intérêt, Pandolfi ! me dit-il.
Devant l’hôtel où il avait pris de soin de réserver une suite à mon nom, Holmes me confia qu’il devait m’abandonner à nouveau et il m’indiqua mon programme.
- Vous avez quartier libre jusqu’à demain matin, Pandolfi. Ce soir je vous conseille vivement d’assister à la remise des clefs. Vous n’aurez qu’à demander un fiacre à la réception. Le cocher vous conduira là où il faut. Demain, je passerai vous prendre à onze heures pour aller déjeuner avec mon frère Mycroft à son club.
-Est-il déjà informé de votre retour ? demandai-je
-Mon frère sait tout avant tout le monde. C’est lui qui s’est chargé de retenir votre appartement. Vous verrez, Mycroft vous surprendra, j’en suis sûr.
-Et votre ami le docteur Watson ?
-Chaque chose en son temps Pandolfi. Watson ne sait rien. Jeudi vous m’accompagnerez du côté de Kensington. Nous lui ménagerons une petite surprise ! affirma Holmes en donnant l’ordre d’aller au conducteur de son fiacre.
Suivant les conseils de mon compagnon et après m’être suffisamment reposé dans ma confortable suite, je descendis à la réception de l’hôtel où le concierge m’apprit qu’un fiacre m’attendait déjà. Grâce à cette prévenante attention de mon compagnon, j’assistai ainsi à 21 h 53 précises à cette curieuse tradition qui oblige, chaque soir, le chef des Yeomen à rapporter les clefs de la Tour de Londres à la maison de la Reine.
Nous partons demain pour Londres. Nous avons passé les six derniers jours à profiter pleinement de la capitale. Holmes et moi avons assisté à quelques beaux concerts et nous sommes allés plusieurs fois visiter les collections du Louvre. Mon ami s’est rendu cinq fois en six jours dans les laboratoires de la Préfecture de Police où je ne l’ai pas accompagné voir monsieur Bertillon. J’ai profité largement de ce temps libre pour me rendre à plusieurs reprises au muséum d’histoire naturelle où j’ai pu examiner de nombreux échantillons de minerais récemment catalogués. L’un de mes anciens maîtres, disciple lui-même de Des Cloizeaux et de Bravais, [1] m’a du reste fourni une lettre d’introduction auprès de l’un de ses très estimés collègues britanniques, membre influent de la Royal Geological Society. Je pourrai donc dans quelques jours me rendre dans la plus riche des bibliothèques consacrées à la terre et voir des collections inestimables de roches. Nos amis anglais,m’a-t-il assuré, ont des oxydes et des silicates que nous ne possédons pas encore.
Ce soir, avant de regagner notre hôtel, j’ai fait part à Holmes de mes craintes concernant son retour à Londres. Holmes s’est voulu rassurant. Il m’a affirmé que Scotland Yard veillait.
-L’inspecteur Lestrade en qui j’ai toute confiance a doublé ses effectifs depuis que je lui ai confirmé la date de notre arrivée ! m’expliqua Holmes. Et c’est le jeune Alec Mac Donald qui a été chargé d’assurer ma protection rapprochée. C’est un Ecossais plein d’allant qui s’est déjà distingué dans plusieurs affaires.
-Un Ecossais ! répétai-je. D’Edimbourg comme Miss Bell ?
-Je ne connais pas sa ville d’origine, Pandolfi ! me répondit Holmes en souriant. Mac Donald ressemble un peu à notre ami Ours Antoine. C’est un garçon taciturne. Il a souvent un air austère. Mais c’est l’un des meilleurs détectives officiels de Londres.
Alors que nous franchissions le hall de l’hôtel, nous fûmes bousculés par un groupe de jeunes gens bruyants qui retint immédiatement l’attention de mon compagnon. Holmes se renseigna aussitôt auprès de l’un des concierges.
-Connaissez vous ces messieurs qui viennent de sortir à l’instant et la jeune femme qui les accompagne ? demanda Holmes.
- Oh ! Oui, monsieur ! Pardonnez leur. Ce sont des artistes ! répondit le concierge, confus. C’est monsieur Vuillard et ses amis, les nabis. Ils sont très en vogue. Excusez nous encore, monsieur.
-Ce n’est rien, mon ami. Ce n’est rien ! répondit Holmes. Mais qui est la jeune femme ? insista mon compagnon.
-C’est Madame Natansson, monsieur. La jeune épouse de Monsieur Thadée Natansson, le critique d’art.[2]
-Merci, mon ami ! répondit Holmes en prenant mon bras. Avez-vous remarqué, Pandolfi, combien cette jeune femme ressemble à notre amie d’Evisa ? Elle pourrait passer pour la jeune sœur de Padivoria Calabretti ou sa fille. Leur ressemblance est étonnante, n’est ce pas ! ajouta Holmes.
-Je ne saurai vous dire, Holmes. Dans la bousculade, je n’ai pas prêté attention à cette jeune femme.
-Je vous assure, Pandolfi. Elles se ressemblent.
-Votre amie d’Evisa a peut être une jeune sœur jumelle ou alors s’agit-il de sa fille, comme vous le disiez vous-même, Holmes ?
-Non, Pandolfi. Padivoria n’a ni frère, ni sœur, ni enfants. Elle terminera sa vie seule. Comme moi, mon ami !
Nous allâmes ensuite nous coucher. Nous quittons la France demain et c’est bien la première fois que mon compagnon me livre une aussi intime confidence.
[1] Ces deux grands savants marquèrent le XIX em siècle au moment où la cristallographie devint l'étude des cristaux constituants des minéraux, tandis que la minéralogie se consacra à l'étude des minéraux constituants des roches. Alfred Des Cloizeaux (1817-1897) étudia les propriétés optiques des cristaux. Il découvrit la polarisation rotatoire du sulfate de strychnine et participa également à l'essor de la pétrographie moderne. Auguste Bravais (1811-1897) professeur de physique à l'Ecole polytechnique, développa la théorie et l'outil mathématique des assemblages réticulaires dans les cristaux.
[2] Il ne peut donc s’agir que de Misia Godebska qui épousa le fondateur de La Revue Blanche, Thadée Natansson au printemps 1893. Cette fortuite et furtive rencontre de Sherlock Holmes avec Misia Natansson que rapporte Ugo Pandolfi, présente un intérêt considérable à double titre. D’abord parce que Misia Natansson fut en réalité le grand amour secret du peintre Edouard Vuillard dont elle inspira les peintures des années 1895 à 1900. Ensuite et surtout parce que l’une de ces œuvres, La Nuque de Misia, une huile sur carton réalisée par Vuillard entre 1897 et 1899, permet, faute de lui donner un visage, d’avoir au moins une idée de la troublante beauté de la brune Padivoria Calabretti. Les nombreuses épreuves réalisées à la gélatine argentique par le peintre lui-même à partir de 1897 contiennent quelques portraits de Misia Natansson, photographiée à Cannes, dans la villa du couple où Vuillard fut souvent invité. L’une de ces photographies, datant de 1901, montre Misia Natansson de profil en voiture à Cannes et permet d’imaginer quel charme devait avoir Padivoria Calabretti, l’amie corse qui arrêta Holmes à Evisa. Le lecteur curieux consultera avec profit le catalogue de la plus importante exposition jamais consacrée à Edouard Vuillard présentée en 2003 et 2004 à Washington, Montréal, Paris et Londres.
Alors que j’attendais, en gare de Lyon, l’arrivée du train amenant Holmes, une voix forte et grave, derrière moi, me fit sursauter.
-Nous attendons la même personne, monsieur Pandolfi !
C’était le commissaire François Le Villard qui se tenait là, accompagné d’Ors’Anto, tout souriant..
-C’est l’inspecteur Giudicci qui vous a reconnu dans cette foule, monsieur l’ingénieur ! dit le commissaire devant ma surprise. Nous sommes venus saluer monsieur Holmes. N’est ce pas Ours Antoine ?
-Je n’ai pas grand mérite. Je savais que vous étiez sur le quai. Nous avions vu votre nom sur la liste des réservations au Grand Buffet ! ajouta en riant l’inspecteur Ors’Anto.
-Et nous avons fait rajouter deux couverts ! renchérit Le Villard d’un air matois.
-Vous surveillez donc aussi qui dîne au restaurant ? C’est incroyable ! m’étonnai-je.
-En ce moment, cher ami, nous surveillons tout ce qui bouge et en particulier en gare de Lyon ! répondit le commissaire.
-En raison de l’arrivée de notre ami, je suppose ! affirmai-je, un peu inquiet soudainement.
-Non, Pandolfi. Vous n’y êtes pas du tout ! répondit Le Villard. Depuis vos aventures corses, notre ami n’a, heureusement, plus grand-chose à craindre. Du moins tant qu’il est en France.
-Mais alors pourquoi cette gare vous inquiète-t-elle, commissaire ? demandai-je, rassuré.
-Nous en reparlerons, Pandolfi. Voilà notre ami qui arrive ! dit le policier en s’avançant sur le quai.
Holmes apparut. Il était encombré de son sac de voyage, de sa boite à violon et d’un bagage plus encombrant encore, une sorte de large mallette épaisse tenant du carton à chapeau ou d’un coffre à reliques. Holmes confia son étrange paquet à Ors’Anto.
-Prenez en le plus grand soin, mon ami ! Ma vie est entre vos mains dans ce coffret ! dit-il mystérieusement en nous saluant.
Le commissaire Le Villard et l’inspecteur Ors’Anto Giudicci avaient changé ma réservation au grand buffet de la gare de Lyon pour une table de quatre couverts soigneusement à l’écart de la folle agitation qui régnait habituellement dans cet établissement à l’heure du dîner. Nous dînâmes remarquablement. Holmes était en grande forme. Il nous parla de tout. A Lyon, il avait rencontré par deux fois le professeur Lacassagne. Il s’était ensuite rendu quelques jours à Grenoble chez un artiste de grand talent, un certain Oscar Meunier.
-Un artiste peintre ? Un musicien ? Ou un luthier peut être ? demandai-je, intrigué.
-Un sculpteur sur cire, Pandolfi ! répondit Holmes. Monsieur Meunier travaille d’après moulage. Il a réalisé le petit chef d’œuvre que je vous ai confié, Ours Antoine. Lacassagne a parfois recours à cet artiste quand il a besoin de reconstituer le visage d’un cadavre qui n’en a plus.
-Diable ! Et quelle horreur contient donc votre boite, Holmes ? demandai-je.
-Le superbe buste d’un homme de quarante ans dont le visage n’a absolument rien d’effrayant, cher ami ! répondit Holmes avec un petit sourire.
-Montrez nous donc la tête de cet Apollon ! intervint Le Villard, intrigué lui aussi.
-Inutile, mes amis ! dit Holmes en souriant de plus belle. Vous avez le modèle original et vivant en face de vous. C’est mon buste en cire qui est dans ce coffret.
-Votre buste ! dis je, suffoqué. Narcisse, si jeune, entre donc au musée. Et dire que vous vous moquiez de notre Napoléon de Bastia déguisé en empereur romain ! ajoutai-je en riant.